« Mme Pauline » et fils, génocidaires unis pour la vie au Sénégal

Bonnes feuilles · L’historienne Juliette Bour a étudié le parcours de quinze rwandaises condamnées pour avoir participé au génocide des Tutsis du Rwanda et qui occupaient des postes à responsabilité. Ses recherches ont fait l’objet d’un livre, Comme des hommes ?, aux éditions CNRS, dont Afrique XXI publie un extrait avec l’accord de l’autrice et de la maison d’édition.

Arsène Shalom Ntahobali et sa mère, l’ancienne ministre Pauline Nyiramasuhuko.
© DR

Dans Comme des hommes ? Femmes politiques génocidaires au Rwanda (éditions CNRS), l’historienne Juliette Bour retrace le parcours de quinze femmes de pouvoir ayant participé au génocide des Tutsies du Rwanda, qui a fait près de 1 million de morts entre avril et juillet 1994. On estime à 95 000 le nombre de femmes ayant participé, directement ou indirectement, au génocide.

Ce n’est pas tant le genre qui explique cette portion minoritaire (1,2 million de Rwandaises ont été condamnées par les tribunaux populaires Gacaca) que l’opportunité, explique l’historienne dans un entretien accordé à Afrique XXI dans l’émission Horizons XXI du 25 septembre. Ces femmes, membres actives de partis politiques, qui occupaient des postes à responsabilité (cheffe de secteur, militaire, ministres dans le gouvernement provisoire qui accomplira le génocide), ont eu la possibilité de diriger des opérations : massacres dans les églises, érection des barrières tenues par les milices interahamwes, viols, pillages… Sur ces quinze femmes, trois ont tué directement, souvent pour donner l’exemple aux hommes sous leur autorité.

L’un des personnages qui retient forcément l’attention est Pauline Nyiramasuhuko. Ministre de la Famille et la Promotion féminine en 1994, « Madame Pauline1 » s’est « distinguée » des autres femmes par sa participation à de très nombreux viols. « Pauline Nyiramasuhuko est la seule femme condamnée par la justice pénale internationale pour génocide et viol comme constitutif du crime contre l’humanité. Ses actes renvoient à une double transgression et, d’abord, à celle de son rôle de ministre dédiée à la cause féminine », rappelle l’autrice.

Une situation quasi incestueuse

Son fils, Shalom Ntahobali, a violé sans retenue et sous les ordres de sa mère, jusque sous le toit familial où il ramenait des femmes tutsies. « Les viols qu’elle ordonne sont perpétrés sous ses yeux par son propre fils. Shalom Ntahobali, jeune père de famille en 1994, se vante de disposer de l’aval de sa mère lorsqu’il sélectionne les filles et les femmes à violer », écrit Juliette Bour.

Comme toutes ces femmes, Pauline Nyiramasuhuko avait développé une haine féroce contre les Tutsies, motivée depuis des décennies par la propagande raciste. « Malgré cette situation quasi incestueuse, son comportement mérite d’être analysé dans le registre du politique plutôt que du psychologique, poursuit l’historienne. Pauline Nyiramasuhuko a conçu ces viols comme une manière de rabaisser la femme tutsie. »

Après avoir fui en République démocratique du Congo (Zaïre, à l’époque), puis au Kenya, mère et fils ont finalement été arrêtés à Nairobi le 18 juillet 1997. Pauline Nyiramasuhuko et Shalom Ntahobali ont été condamnés le 24 juin 2011 par le Tribunal pénal international pour le Rwanda (TPIR), respectivement à quarante-sept années de réclusion et à la prison à vie. Avec d’autres génocidaires rwandais, ils purgent leur peine au Sénégal, dans la prison de Sébikotane, à 50 kilomètres de Dakar.

Dans cet extrait, tiré du chapitre 9, « Des défenses politiques », Juliette Bour décrit, à la manière d’un reportage, sa visite à la prison de Sébikotane, où elle rencontre notamment Pauline Nyiramasuhuko et Shalom Ntahobali (les intertitres sont de la rédaction).

700 000 francs CFA par trimestre

Le 22 novembre 2010, le Sénégal et les Nations Unies signent une convention stipulant que le pays peut accueillir des prisonniers du TPIR [Tribunal pénal international pour le Rwanda]. Le Tribunal ad hoc ne dispose en effet pas de prison interne. Ces conventions ont été conclues avec différents pays, dont le Bénin, le Niger et le Mali2, où se trouvent d’autres condamnés du tribunal.

Les détenus rwandais sont soumis au régime de droit local. Cependant, à Sébikotane [50 kilomètres à l’est de Dakar, NDRL], leurs conditions de détention sont bien meilleures que celles des Sénégalais puisqu’elles doivent être conformes aux normes formulées par le CICR [Comité international de la Croix-Rouge]. Via le Pnud [Programme des Nations unies pour le développement], le Mécanisme international3 prend en charge les « travaux de réfection de l’établissement, ainsi que l’alimentation, les communications et frais médicaux de la personne condamnée ».

Un détenu du TPIR emprisonné a Sébikotane dispose de 700 000 francs CFA par trimestre (un peu plus de 1 100 euros pour trois mois) pour couvrir son alimentation, ses frais médicaux et son forfait téléphonique, contre 1 100 francs CFA (moins de 2 euros) pour un Sénégalais emprisonné pour un crime de droit commun. Compte tenu de leur âge, ces détenus ont des besoins importants : ils sont les prisonniers les plus vieux du Sénégal. Leur surveillance reste, elle, aux frais du pays d’accueil.

Leur présence bénéficie cependant à l’infrastructure générale : un générateur électrique plus important a été installé, payé par le Mécanisme, ainsi qu’une cuve à eau. Le mur d’enceinte a été rehaussé, un mirador a été construit ainsi qu’un système d’interphone4. La sécurité y est maximale. Perdus dans cette banlieue située à 50 kilomètres de Dakar, accessible uniquement par une longue piste depuis la route nationale, isolés dans un pays où ils ne connaissent presque personne, leurs chances d’évasion sont maigres.

Un quartier personnel avec sa chambre et sa salle de bains

Le quartier dit « TPIR » de la prison de Sébikotane se situe au sein du centre pénitentiaire. En 2017, une fois sa construction terminée, il a accueilli neuf détenus5 occupant les cellules individuelles disposées en rectangle autour d’un potager. L’inspecteur Idrissa Sow, qui dirigeait la prison à cette date, avait reçu une liste de quinze noms, assortie de dossiers judiciaires et médicaux. Tous les prisonniers devaient être « en bonne santé », la prison étant alors située à plus de 50 km d’un hôpital. Parmi les neuf détenus sélectionnés : Pauline Nyiramasuhuko.

Or, le Sénégal est signataire des lois dites « Mandela6 » dont la règle 11 instaure la non-mixité genrée « dans la mesure du possible ». Le pays dispose de plusieurs prisons pour femmes, mais une des règles de la Convention interdit aux détenus rwandais d’être mêlés aux détenus locaux. Il était donc impossible de placer Pauline Nyiramasuhuko seule dans une autre prison. Elle a ainsi bénéficié d’un aménagement spécifique et inédit : un quartier personnel avec sa chambre et sa salle de bains, gardé par des femmes mais communiquant avec celui des hommes. En raison de l’âge des détenus, de leur petit nombre, ainsi que des conditions optimales de surveillance, il a été décidé de l’autoriser à côtoyer les hommes pendant la journée.

Lors de la sélection des détenus, l’inspecteur Idrissa Sow n’avait pas remarqué, à cause de la différence des noms de famille, que Shalom Ntahobali était le fils de Pauline Nyiramasuhuko. Pour ce réformateur, plaidant pour le resserrement des liens familiaux en prison, ce hasard a représenté une chance. Pour l’inspectrice Khadidiatou Ndoye, la directrice actuelle, cette configuration facilite surtout la détention de la mère puisque son fils s’occupe constamment d’elle.

Shalom Ntahobali est le plus jeune des détenus du TPIR. Il prend en charge l’entretien du jardin et se dédie à la cuisine. Il y est aidé par des détenus de la maison de correction, ainsi que par deux femmes salariées. Les contacts entre les détenus sénégalais et rwandais se limitent à la présence de ces jeunes de la maison de correction qui travaillent au sein du quartier du TPIR. Or, étant donné leur âge et leur niveau d’éducation, la plupart d’entre eux ne parlent pas le français. Et les Rwandais, quant à eux, ne maîtrisent que quelques rudiments de wolof.

Bernard Lugan, Charles Onana et Nelson Mandela

Les Rwandais représentent des détenus idéaux. « Polis » et « sympathiques », ils ne posent aucun problème de discipline. Pour la directrice actuelle, le plus difficile revient à maintenir leur moral. Aussi, se révèlent-ils extrêmement procéduriers. Ils réclament constamment à l’administration d’améliorer leurs conditions de détention. Ainsi, alors que l’inspecteur Idrissa Sow se passionnait pour les innovations qui facilitaient la vie des prisonniers, les détenus du TPIR lui ont appris l’existence d’Unités de vie familiale (UVF). Testées en France, il s’agit d’appartements au sein desquels les détenus peuvent recevoir de longues visites de leurs familles. Les Rwandais de Sébikotane ont ainsi réussi à obtenir le droit de bénéficier de leur « liberté à la vie sexuelle et conjugale » en recevant leurs épouses dans leurs cellules.

S’ils peuvent se renseigner sur les dernières nouveautés en matière de conditions de détention et exploiter les failles du Code pénal sénégalais, c’est parce qu’ils évoluent dans une prison à l’isolement plutôt relatif. Malgré l’éloignement de leurs familles et de leurs repères (langue, religion, etc.), ils reçoivent régulièrement des visites et disposent de deux téléphones en accès libre. Contrairement aux détenus sénégalais qui n’ont droit qu’àa une heure de « promenade » quotidienne dans la cour, « les TPIR » peuvent se déplacer au sein de leur quartier et discuter entre eux entre 8 heures et 21 heures.

Surtout, à côté de leur salle de sport et de la machine à coudre de Pauline Nyiramasuhuko, une bibliothèque leur est exclusivement ouverte. Les ouvrages posés sur ces rayons reflètent leur vision du monde. Cette bibliothèque ressemble à celle décrite par Amélie Faucheux dans sa thèse7. Au Bénin, dans la prison du TPIR, elle y a trouvé des « gruyères », des livres dont les pages qui évoquent les crimes commis par le gouvernement intérimaire et les extrémistes hutus ont été arrachées pour ne garder que les mentions de ceux du FPR. À Sébikotane, on ne retrouve presque que des livres négationnistes ou qui évoquent longuement les crimes du FPR. À côté de « classiques » comme ceux de Bernard Lugan, Philip Robiot, Fabrice Epstein ou Filip Reyntjens, les détenus sont également à jour des dernières sorties francophones : les livres de Charles Onana, mais surtout celui de leur nouvelle idole, la journaliste canadienne Judi Rever. La seule histoire qu’ils acceptent de lire est celle qui leur permet de justifier leurs actes et qui efface la spécificité du crime de génocide. Sur les étagères du bas des rayonnages sont conservés de nombreux codes pénaux et des biographies de célèbres prisonniers politiques. Celle, par exemple, de Nelson Mandela, dont le récit de la détention donne du sens à la leur.

« la vraie histoire » et pas l’histoire « officielle »

Lors de ma visite du quartier TPIR, j’ai rencontré quelques-uns des codétenus de Pauline Nyiramasuhuko et de Shalom Ntahobali. Discutent au soleil l’ancien préfet de la ville de Kigali, Tharcisse Renzaho, Jean de Dieu Kamuhanda, ancien ministre de l’Enseignement supérieur et de la Recherche, ainsi que Élie Ndayambaje, maire de Muganza (Butare) en 1994 ; en revanche, Mathieu Ngrirumpatse, président du MRND [Mouvement révolutionnaire national pour le développement, la parti au pouvoir en 1994] en 1994, est à l’hôpital, et Jean Kambanda, Premier ministre du gouvernement intérimaire, fait la sieste.

Tous me saluent et me prodiguent leurs conseils de lectures, notamment leurs propres livres. Ils m’incitent à rencontrer « Judi Rever, [car] elle connaît toute la vérité », Bernard Lugan, témoin expert pour la défense de Tharcisse Renzaho, mais aussi des autorités françaises, Alain Juppé par exemple. Apprenant mon récent séjour de recherche au Rwanda, ils me demandent également des nouvelles de certains de leurs anciens collègues, surtout d’Agnès (Ntamabyariro) [ancienne ministre de la Justice], emprisonnée à Mageragere, au Rwanda. Pourtant, quand je mentionne à Tharcisse Renzaho ma rencontre avec Angeline Mukandutiye, sa collaboratrice dans les assassinats des Tutsis de la Sainte-Famille (Kigali), il se ferme.

Arrêtée récemment, il ne sait pas ce qu’elle peut raconter à son sujet. Tous espèrent que j’écrirai « la vraie histoire » et pas l’histoire « officielle », « servie par le régime de Kigali ». Cette remarque, encore une fois, est comparable aux propos que rapporte Amélie Faucheux de la part des détenus du TPIR rencontrés au Bénin et des exilés avec lesquels elle s’est entretenue en Afrique du Sud. « On nous a mis dans un trou pour que plus personne ne nous entende », explique Pauline Nyiramasuhuko.

Tous participent encore au débat politique

Loin de leur pays d’origine, ils évoluent au sein d’un environnement sénégalais où l’histoire du Rwanda, et plus spécifiquement celle du génocide perpétré contre les Tutsis, demeure très mal connue. L’inspecteur Idrissa Sow, lorsqu’il avait appris qu’il devrait accueillir ces détenus condamnés pour génocide, s’est renseigné sur cette histoire que lui aussi maîtrisait mal. Ces détenus particuliers ont alors profité de cet éloignement géographique et culturel pour construire une image de prisonniers politiques, en fait innocents. Tous essaient de convertir la directrice à leur cause en plaidant leur innocence à chaque discussion mais aussi en lui prêtant leurs livres. Pauline Nyiramasuhuko lui commente systématiquement les propos des journalistes sénégalais qui prennent le Rwanda en exemple de développement.

Un jour, la directrice me montre dans son bureau sa lecture du moment, un plaidoyer négationniste que lui a conseillé « Mathieu [Ngirumpatse] ». Elle en rit et n’est pas dupe. Ayant lu leurs dossiers, elle considère qu’« ils ne sont pas aussi innocents qu’ils le disent ». Cependant, sa priorité demeure le maintien de la paix carcérale.

Chronologiquement, trente ans après la perpétration de leurs crimes, ces acteurs majeurs du génocide demeurent convaincus du bien-fondé de leurs actes et les défendent. Leurs discours ne représentent pas uniquement des rationalisations rétrospectives, mais témoignent d’une vision du monde raciste héritée des années 1990, sans cesse réactualisée.

Surtout, tous participent encore au débat politique. Dans une lettre ouverte du 12 février 2024, que Pauline Nyiramasuhuko signe avec ses codétenus, tous appellent les juges du TPIR à reconnaître que celui-ci a été un échec, non seulement pour n’avoir pas jugé les crimes du FPR, mais aussi pour avoir emprisonné des innocents. Ils demandent à ce que « la Vérité » soit reconnue à un moment où le gouvernement rwandais actuel se trouve critique en raison de son soutien au Mouvement du 23 mars en République démocratique du Congo.

« Vous avez rencontré des monstres ? »

Converser directement avec Shalom Ntahobali s’est avéré difficile. Il surveille chacun de ses mots et ne cache pas sa méfiance à mon égard. Le jour où je visite la prison, il revient du jardin. J’en profite pour lui demander des nouvelles de mon questionnaire. Contrairement à sa mère qui trouve systématiquement des excuses, il exprime ouvertement sa méfiance : « Je ne vous connais pas, moi je suis en prison, mais j’ai des enfants, des petits-enfants. Pour vous, nous ne sommes qu’un échantillon. Je ne veux pas participer à un travail qui va me nuire. Vous allez partir d’ici et dire quoi ? Que vous avez rencontré des monstres ? »

Toute la défense de la mère et du fils a consisté, et consiste encore, à prouver qu’en effet, ils ne sont pas des monstres. Jugés entre 2001 et 2015 par le TPIR, Pauline Nyiramasuhuko et son fils Shalom Ntahobali ont présenté un front commun face aux juges alors qu’ils étaient acculés par leurs coaccusés. Ils ont bénéficié de l’aide de leur famille qui a tenté de prouver leur bonne « moralité ». Pourtant, le fait d’être jugés ensemble n’a pas favorisé leur image. Comme le remarque Mark Drumbl, « la relation entre la mère et le fils génocidaires a provoqué une plus grande fascination médiatique que la relation entre un autre duo parent-enfant condamné pour génocide par le TPIR, les dénommés Elizaphan Ntakirutimana (père), pasteur adventiste, et Gérard Ntakirutimana (fils), médecin, respectivement condamnés à dix et vingt-cinq ans d’emprisonnement en 20038 ».

L’attention portée à Pauline Nyiramasuhuko et Shalom Ntahobali semble résulter du genre de l’ancienne ministre et de leur double implication dans des crimes sexuels, via notamment des témoignages rapportant que le fils s’était vanté d’avoir obtenu l’accord de sa mère avant de violer des femmes tutsis. Soudain, sa mère n’était plus la mère castratrice mais une nourricière prenant ici « soin » de son fils jusque dans l’accomplissement de ses « pulsions » criminelles9. Tous ces éléments ont participé à forger leur réputation de monstres aux relations familiales déviantes. D’où leur volonté de présenter, à l’inverse, une famille soudée et normale.

Pendant tout le procès, Pauline Nyiramasuhuko s’est comportée concrètement comme la mère de Shalom Ntahobali, notamment quand elle a pris en charge la défense de son fils. Refusant que le TPIR le dépeigne sous les traits d’un étudiant médiocre, elle a mis en avant les résultats scolaires de celui qui, en 1994, était encore étudiant. Lors de nos discussions en prison, elle répète à nouveau avoir été blessée qu’au procès Shalom ait été présenté comme un illettré.

Un « bon père de famille »

En raison de leur collaboration dans des crimes de nature sexuelle, cette question de la réputation n’est pas anecdotique. Tenter de nier leur supposée « déviance » est une défense courante chez les personnes accusées de violences sexuelles, même si se présenter « en bons pères de famille10 » ne constitue pas un alibi, c’est une façon de récuser la figure du monstre.

Shalom Ntahobali se devait lui aussi de se présenter comme un « bon fils », un « bon époux » et un « bon père de famille », bref, en homme respectable :

Shalom Ntahobali : Est-ce que je peux violer quelqu’un devant ma mère ?
(rires) C’est… c’est… anormal.
Robert Petit [procureur du TPIR] : Et si votre mère n’était pas là ?
Shalom Ntahobali : Moi, j’ai… j’avais ma femme je ne peux pas… pourquoi aller violer ?
Robert Petit : Les hommes mariés ne violent pas ?
Shalom Ntahobali : Non, je ne sais pas, sauf les malades. Moi je ne suis pas malade.

Les réponses de Shalom Ntahobali se référaient à différents stéréotypes associés, dans l’imaginaire collectif, aux agresseurs sexuels et aux hommes violents : ce sont des « malades ». Et l’accusé se défendait de toute pathologie. Surtout, il circonscrivait le viol à un « besoin » physique, une « pulsion » qui n’aurait existé que chez des hommes n’ayant pas la possibilité d’assouvir leurs désirs dans le cadre du mariage. Sa famille, venue témoigner en sa faveur, reprend cet argumentaire. Par exemple, la nièce de Shalom Ntahobali, WBUC :

Je dirais que cela n’est pas vrai ; si je me réfère au fait que Shalom était jeune marié, je ne vois pas comment il aurait pu violer une fille ; une personne qui se respecte comme lui ne peut pas faire de telles choses.

Au-delà de la nièce, toute la famille s’était impliquée dans leur défense, en donnant tant des alibis que des preuves de leur normalité. Des photographies de famille ont également été présentées par la défense de Shalom Ntahobali : on l’y voyait en père comblé auprès de son épouse, Béatrice Munyenyezi (elle serait d’ailleurs à nouveau enceinte au moment du génocide). Sa femme apparaissait aussi à ses cotés pour le défendre à Arusha. Cependant, en 2024, alors qu’elle-même était confrontée à la justice rwandaise pour sa participation au génocide, son attitude devait radicalement changer. Elle qui avait défendu sa belle-mère et son époux devant le TPIR, décide de s’en distancier au maximum, en s’étendant sur sa mésentente avec Pauline Nyiramasuhuko qui ne l’aurait jamais appréciée, et sur son exclusion de toutes les discussions familiales alors qu’elle était alitée en raison de sa grossesse gémellaire.

« Selon vous, que s’est-il passé au Rwanda en 1994 ? »

Cette question sur leur monstruosité que m’a frontalement posée Shalom Ntahobali m’a perturbée et poussée à réfléchir davantage à ma démarche. Shalom Ntahobali n’est pas exactement comme les autres détenus, de hautes personnalités de l’ancien régime. Lui était encore étudiant en 1994. Ses ambitions ont été stoppées par l’exil, puis par la prison. « Fils de » pour toujours, il est jugé comme le fils de sa mère et emprisonné avec elle. Dans quelques années, ses codétenus seront morts et il sera le seul porteur de cette mémoire. Contrairement à ses codétenus qui tentent de rappeler leur place dans « l’Histoire », lui veut se faire oublier. Lors des entretiens menés en prison au Rwanda, personne n’a exprimé si nettement son refus de me parler. Agnès Ntamabyariro m’a reçue, puis a prétexté un état de santé fragile. D’autres ont donné des réponses évasives. Pour la première fois, quelqu’un s’expliquait.

En ouverture de son article11 consacré aux différences de méthodes entre historiens et procureurs dans leurs enquêtes face aux crimes nazis, Michael Wildt se pose une question rhétorique : « Qu’arriverait-il aux historiens si, comme dans l’une de ces classiques histoires de fantômes, toutes les figures sur lesquelles ils ont écrit des livres ou des articles et prononcé des conférences venaient les relancer la nuit venue ? […] ; si les protagonistes des histoires sur lesquelles ils écrivent réclamaient le droit à la parole et exigeaient que leur point de vue entre en compte dans le verdict ? »

Pour l’historien du très contemporain cette question prend tout son sens. Pauline Nyiramasuhuko et Shalom Ntahobali ont exprimé un droit de regard sur mon travail. De ce point de vue, ils se trouvent dans une situation privilégiée. Au Rwanda, les témoins que j’ai rencontrés, notamment les rescapés, en raison de leur méconnaissance du français et à cause de leurs conditions de vie, ne pourront que très difficilement avoir accès aux conclusions d’un travail auquel ils ont participé.

Lors de notre dernière entrevue, Shalom Ntahobali met encore à l’épreuve ma démarche. Il demande à poser deux questions. La situation d’entretien s’est inversée. En raison de ses recherches à mon sujet, il connaît à l’avance les réponses. La première : « Selon vous, que s’est-il passé au Rwanda en 1994 ? », et la seconde : « Et, [à ce génocide perpétré uniquement contre les Tutsis et planifié par les autorités], vous pensez qu’on y a participée ? » Satisfait de mes deux réponses, il ne cherche pas a argumenter et nous passons à d’autres sujets : la langue wolof [langue majoritairement parlée au Sénégal], la mauvaise sonorisation de la télévision et le rapport de la commission dite Duclert (lu dans son intégralité).

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1À écouter, « Pauline Nyiramasuhuko, génocide des Tutsis au féminin », Radio France, 28 avril 2023.

2En raison du contexte politique malien, les détenus initialement emprisonnés dans le pays ont été transférés.

3Créé en 2010 par le Conseil de sécurité, le Mécanisme international est chargé de consolider les activités du TPIR et du TPIY [Tribunal pénal international pour la Yougoslavie].

4Entretien avec Idrissa Sow, ancien directeur de la prison, enregistré à Dakar le 4 février 2023. Et, Observateur national des lieux de privation de liberté (ONLP), « Rapport de visite de la maison de correction de Sébikotane du 8 septembre 2021 », Dakar, 16 février 2022.

5En 2023, ils ne sont plus que sept. Deux ont été libérés, un est décédé.

6ONUDC, « Ensemble de règles minimales des Nations Unies pour le traitement des détenus (Règles Nelson Mandela) », 22 mai 2015.

7Amélie Faucheux, « Massacrer dans l’intimité : la question des ruptures de liens sociaux et familiaux dans le cas du génocide des Tutsis du Rwanda de 1994 », 2019.

8Mark A. Drumbl, She Makes Me Ashamed to Be a Woman : The Genocide Conviction of Pauline Nyiramasuhuko, 2011.

9Sur la question de la sensationnalisation du viol perpétré par des femmes, lire Laura Sjoberg, Women as Wartime Rapists. Elle évoque à ce sujet l’existence d’un « mother narrative » (« récit de la mère ») qui va dépeindre les femmes violeuses comme des mères nourricières dont le rôle dans le conflit est de prendre soin des hommes (ici son fils) en leur mettant à disposition de quoi remplir leurs besoins (ici sexuels).

10Rose Lamy, En bons pères de famille, JC Lattès, 2023.

11Michael Wildt, « Des vérités qui diffèrent : historiens et procureurs face aux crimes nazis », dans Florent Brayard (dir.), Le Génocide des Juifs. Entre procès et histoire, 1943-2000, Bruxelles, Ed. Complexe, 2000.

12À écouter, « Pauline Nyiramasuhuko, génocide des Tutsis au féminin », Radio France, 28 avril 2023.

13En raison du contexte politique malien, les détenus initialement emprisonnés dans le pays ont été transférés.

14Créé en 2010 par le Conseil de sécurité, le Mécanisme international est chargé de consolider les activités du TPIR et du TPIY [Tribunal pénal international pour la Yougoslavie].

15Entretien avec Idrissa Sow, ancien directeur de la prison, enregistré à Dakar le 4 février 2023. Et, Observateur national des lieux de privation de liberté (ONLP), « Rapport de visite de la maison de correction de Sébikotane du 8 septembre 2021 », Dakar, 16 février 2022.

16En 2023, ils ne sont plus que sept. Deux ont été libérés, un est décédé.

17ONUDC, « Ensemble de règles minimales des Nations Unies pour le traitement des détenus (Règles Nelson Mandela) », 22 mai 2015.

18Amélie Faucheux, « Massacrer dans l’intimité : la question des ruptures de liens sociaux et familiaux dans le cas du génocide des Tutsis du Rwanda de 1994 », 2019.

19Mark A. Drumbl, She Makes Me Ashamed to Be a Woman : The Genocide Conviction of Pauline Nyiramasuhuko, 2011.

20Sur la question de la sensationnalisation du viol perpétré par des femmes, lire Laura Sjoberg, Women as Wartime Rapists. Elle évoque à ce sujet l’existence d’un « mother narrative » (« récit de la mère ») qui va dépeindre les femmes violeuses comme des mères nourricières dont le rôle dans le conflit est de prendre soin des hommes (ici son fils) en leur mettant à disposition de quoi remplir leurs besoins (ici sexuels).

21Rose Lamy, En bons pères de famille, JC Lattès, 2023.

22Michael Wildt, « Des vérités qui diffèrent : historiens et procureurs face aux crimes nazis », dans Florent Brayard (dir.), Le Génocide des Juifs. Entre procès et histoire, 1943-2000, Bruxelles, Ed. Complexe, 2000.