
Un convoi de SUV aux vitres teintées fend les ruelles poussiéreuses de Hargeisa, la capitale du Somaliland, puis disparaît derrière les grilles du ministère des Affaires étrangères. Sanglés dans d’impeccables costumes-cravates, quatre hommes d’affaires australiens s’extraient des véhicules et s’engouffrent dans le bâtiment aux colonnades vert-blanc-rouge, couleurs du drapeau de cet État autoproclamé de l’ouest de la Somalie.
En ce début du mois d’avril, Abdirahman Bakal, le ministre, accueille ses hôtes avec un grand sourire. « Quelles sont vos impressions du pays ? », interroge-t-il en prenant place dans un salon réservé aux visiteurs. « Très bonnes. C’était important pour nous de venir voir cela sur le terrain. Nous transmettrons un message positif à nos actionnaires », répond l’un des Australiens. « Qu’ils soient tranquilles. Le Somaliland est un havre de paix et de stabilité. C’est l’endroit le plus sûr de toute la Corne de l’Afrique », affirme le ministre.
Arrivés de Perth, les investisseurs prospectent pour le compte de la société minière australienne EAU Mining, spécialisée dans les minerais à usage industriel. À la sortie du ministère, le patron de l’entreprise, James Durrant, confie avoir entrepris ce voyage après qu’Israël est devenu, le 26 décembre 2025, le premier pays au monde à reconnaître l’indépendance du Somaliland, proclamée en 1991. « C’est un signal fort, qui laisse penser que le Somaliland pourrait bientôt faire son entrée sur la scène internationale. Nous suivons de près les signes d’une reconnaissance plus large et franchirons le pas lorsqu’ils seront suffisamment convergents », assure-t-il avant de remonter à bord de son convoi.
« L’heure du Somaliland a enfin sonné »
Les autorités somalilandaises espèrent que la reconnaissance d’Israël provoquera un double effet d’entraînement sur les plans diplomatique et économique. Plus de trois décennies après avoir fait sécession avec la Somalie à la suite de terribles massacres orchestrés par Mogadiscio, « l’heure du Somaliland a enfin sonné », proclame Mohamed Abdirahman, le bras droit du ministre des Affaires étrangères. « Il est temps que le monde acte que nous avons construit une véritable nation et reconnaisse notre droit à l’autodétermination. »
D’autres pays sont bel et bien tentés de suivre Tel-Aviv, en dépit du principe d’intangibilité des frontières. En quête d’un accès à la mer, l’Éthiopie a failli conclure en 2024 un accord avec Hargeisa portant sur une bande côtière de 19 kilomètres sur le golfe d’Aden, avant de reculer sous la pression de Mogadiscio. Les Émirats arabes unis, engagés de longue date dans le développement du grand port de Berbera, où ils disposent également d’une base militaire, suivent également le dossier.

Mais la clef de voûte d’une reconnaissance plus large se trouve à Washington, où une partie de l’establishment républicain plaide la cause somalilandaise auprès de la Maison-Blanche. Le puissant sénateur texan Ted Cruz, très proche d’Israël, est l’un des principaux thuriféraires de Hargeisa. Lors d’une réunion au Sénat, le 23 avril, le politicien a souligné la « pertinence stratégique de plus en plus importante du Somaliland » et affirmé que Donald Trump pourrait reconnaître l’État autoproclamé avant la fin de son mandat. En parallèle, un groupe d’élus à la Chambre des représentants a déposé en mars une proposition de loi chargeant le Trésor d’identifier les obstacles juridiques qui freinent l’accès du Somaliland au système financier états-unien. En ligne de mire : une intégration au réseau de transfert international Swift, essentiel aux transactions en dollars.
Un hôtel cinq étoiles inauguré en août 2025
« Nos banques ne peuvent pas lever d’argent sur les marchés internationaux, ce qui les condamne à pratiquer des taux d’intérêt rédhibitoires pour les entreprises locales. L’accès au système Swift serait, à cet égard, plus décisif qu’une reconnaissance diplomatique », relève Musa Dhaqaale, un économiste somalilandais.
Appâtées par la dynamique en cours, quelques entreprises étrangères ont fait le déplacement à Hargeisa l’hiver dernier : outre EAU Mining, la banque offshore malaisienne Golden Touch Investment Bank, qui agit comme intermédiaire pour des investisseurs asiatiques, s’y est rendue en février. Deux sociétés israéliennes – VisiRight, spécialisée dans les technologies de surveillance, et Amore Capital, un cabinet de conseil – ont également annoncé leur intention de s’implanter au Somaliland. Contacté, le ministère somalilandais du Commerce assure que d’autres entreprises étrangères manifestent leur intérêt, sans en préciser ni l’identité ni les secteurs d’activité. L’ébullition économique espérée après la reconnaissance israélienne tarde encore à se matérialiser.

Le potentiel est pourtant là. Vu du terrain, le Somaliland offre, pour un investisseur étranger, une carte de visite étonnamment flatteuse. Hargeisa affiche les traits d’une ville africaine prospère, avec ses cafés animés par une jeunesse élégante et connectée. Ici, des étudiantes immortalisent en selfie l’ouverture d’un restaurant de gaufres au Nutella ; là, un nouveau centre commercial d’acier et de verre s’apprête à ouvrir ses boutiques et ses agences de voyages. Les coupures d’électricité sont rares, les rues bien entretenues, les marchés bien approvisionnés. Son aéroport permet de rallier directement les grandes métropoles régionales, comme Dubaï, Jeddah ou Addis-Abeba. Dominant l’ensemble, le premier hôtel cinq étoiles du pays, inauguré à l’été 2025, se dresse au sommet d’une colline.
« Nous sommes une démocratie fonctionnelle »
Au bout d’un ruban d’asphalte impeccable, à quelque cent cinquante kilomètres vers le nord, se dresse le port de Berbera et ses trois portiques de quai ultramodernes. Construit par DP World, ce terminal ambitionne à terme de concurrencer celui de Djibouti pour approvisionner le géant démographique éthiopien. Passée la verdoyante chaîne des monts Golis, le haut plateau de la région de Burao révèle une vie pastorale : un patchwork d’étendues semi-arides piquetées des taches claires de troupeaux de chèvres, de chameaux et de bœufs. Dans l’attente de la montée en puissance du corridor Berbera-Addis-Abeba, l’économie demeure encore largement tributaire de l’exportation de ce bétail vers la péninsule Arabique, mais aussi des transferts d’argent de la diaspora.
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Le marché aux dromadaires de Hargeisa (avril 2026).© Théophile Simon -
Vue aérienne du port de Berbera, dans l’ouest de la Somalie, construit par l’entreprise émirienne DP World.© Théophile Simon
Sans reconnaissance internationale ni véritable accès à l’aide au développement, le Somaliland affiche pourtant un PIB par habitant supérieur d’environ 50 % à celui du reste de la Somalie, ainsi qu’un taux de pauvreté deux fois plus faible. Surtout, il est parvenu à construire un système politique à la fois stable et démocratique, malgré des tensions persistantes entre le clan des Isaaq, dominant sur les plans démographique et territorial, et les autres grands groupes, les Dir à l’ouest et les Darod à l’est.
« Nous sommes une démocratie fonctionnelle, la plus avancée de toute la région. Depuis la sécession de 1991, nous avons connu six élections présidentielles et autant de transferts pacifiques du pouvoir », relève l’avocat Guleid Jama, très en pointe sur la défense des droits fondamentaux. L’homme ne se montre pas pour autant angélique : « Notre Constitution, qui date de 2001, est plutôt progressiste. Mais notre Code pénal reste fondé sur l’héritage mussolinien de la colonisation italienne, ce qui conduit régulièrement la police à entraver le travail des journalistes et des opposants politiques », poursuit-il.

Marwo Sucaad, figure du parti d’opposition Kaah (« harmonie ») Alliance for Equality and Development, confirme ce constat. « Nos gouvernements sont élus démocratiquement, sans l’ombre d’un doute. La campagne de 2024 a été dynamique, et la participation élevée », assure-t-elle depuis le siège de son parti, un bâtiment repeint en rouge vif niché dans la banlieue de Hargeisa. « Il y a encore des progrès à faire : la corruption existe, les femmes restent largement exclues du pouvoir. Mais quelle démocratie peut se targuer d’être parfaite ? »
« Israël veut installer un poste avancé ici »
L’irruption d’Israël dans la Corne de l’Afrique pourrait-elle compromettre ces progrès ? La reconnaissance de l’État hébreu, accueillie par des scènes de liesse dans les rues de Hargeisa, apparaît à double tranchant. À peine deux mois plus tard, Tel-Aviv s’engageait dans un conflit avec l’Iran dont les flammes menacent de s’étendre jusqu’à la mer Rouge et le golfe d’Aden.
Sur le plateau de la principale chaîne somalilandaise, MMTV, les débats se teintent désormais d’inquiétude. « Maintenant que nous sommes alliés à Israël, la guerre pourrait-elle arriver jusqu’ici ? », s’interrogeait début avril le journaliste Suleiman Sahanzao auprès d’Abdirisak Ali, politologue somalilandais ayant fait l’essentiel de sa carrière dans le Golfe. « Nous n’avons pas à craindre ce conflit. Depuis les attaques du 7 octobre 2023, Israël a pris l’ascendant sur ses ennemis au point de devenir la puissance dominante du Moyen-Orient. Cette alliance nous permettra de nous développer, à l’image de l’Arabie saoudite qui a bénéficié de la protection des États-Unis après la Seconde Guerre mondiale », répondait l’expert avec assurance.
Les regards se tournent vers Berbera, où Israël envisagerait d’implanter un poste avancé afin de surveiller le détroit de Bab el-Mandeb et les houthistes au Yémen. Ce projet n’a été confirmé ni par Tel-Aviv ni par Hargeisa, mais, le 12 mars, Bloomberg rapportait que des responsables israéliens auraient déjà entrepris des repérages sur une zone littorale susceptible d’accueillir une « base ou installation » militaire à l’ouest de Berbera. Un ministre somalilandais a par ailleurs indiqué au média que Hargeisa mènerait « à coup sûr une analyse » sur l’éventualité d’accueillir une telle présence israélienne.
Interrogé fin mars, Mohamed Abdirahman, du ministère des Affaires étrangères, accuse Bloomberg d’avoir « manqué de clarté » sans pour autant infirmer les informations. « Nous sommes encore au stade de la prise de contacts diplomatiques », se contente-t-il de répondre en marge de la visite des Australiens. Une source très proche des cercles du pouvoir se montre plus directe. « C’est un secret de Polichinelle : Israël veut installer un poste avancé ici. Mais, dans le contexte actuel de crise au Moyen-Orient, le gouvernement ne peut pas encore l’assumer. Nos ministres, peu habitués à voir débarquer des journalistes étrangers dans leur bureau, se sont avancés un peu trop vite », affirme-t-il sous le couvert de l’anonymat.
« Nous sommes au bord d’une nouvelle guerre »
Au Yémen, les houthistes ont déclaré dès le 28 décembre que Berbera constituait désormais une « cible légitime ». Une menace que Hargeisa a peu de moyens de dissuader. Son armée, principalement équipée de chars et de lance-roquettes récupérés à Mogadiscio à la fin de la guerre civile des années 1980, ne dispose pas de capacités de défense antiaérienne. « Le Somaliland se prépare à ce type de situation. Nos généraux travaillent jour et nuit pour garantir la sécurité du pays », assure pourtant Mohamed Abdirahman.
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À gauche et à droite : les garde-côtes somalilandais à l’entrée du port de Berbera (avril 2026).© Théophile Simon -
Avec leurs faibles moyens, ces équipes doivent surveiller près de 1 000 km de côtes faisant face au Yémen (avril 2026).© Théophile Simon
Pour Marwo Sucaad, du parti Kaah, la véritable menace est une résurgence du conflit larvé avec Mogadiscio. « La région de l’Est est toujours disputée. La Somalie, qui bénéficie de l’appui des Turcs, des Chinois, des Égyptiens et des Saoudiens, pourrait relancer les hostilités en rétorsion de la reconnaissance israélienne. Nous sommes au bord d’une nouvelle guerre », s’inquiète la femme politique, rappelant que les jihadistes d’Al-Shabab ont annoncé le 27 décembre dernier qu’ils « combattr[aie]nt » toute tentative d’Israël d’« utiliser » le Somaliland.
Le « havre de paix » somalilandais aura besoin de davantage que la reconnaissance de Tel-Aviv pour décoller. « Seul Washington peut mettre au pas les parrains de la Somalie. C’est donc la seule protection qui compte », conclut Marwo Sucaad. Le gouvernement somalilandais semble partager cette analyse. Bien moins évasif que sur le dossier israélien, il a déclaré à l’AFP fin février être prêt à offrir aux États-Unis un « accès exclusif » à ses ressources minières, ainsi que l’accès à « des bases militaires ». Des émissaires de l’armée états-unienne se sont rendus à Hargeisa et à Berbera en juin puis en novembre 2025. Rien n’indique toutefois que Washington soit pressé d’y déployer des troupes, alors que les États-Unis disposent déjà d’une base à Djibouti et coopèrent avec Mogadiscio dans la lutte antiterroriste.
Un manque cruel de financements
Le sous-sol somalilandais recèlerait notamment de pétrole, de gaz, de lithium, de terres rares ainsi que de divers métaux. Plusieurs entreprises étrangères se sont déjà positionnées : la britannique Genel Energy prospecte des hydrocarbures depuis 2012 ; la taïwanaise Chang Development Company et la saoudienne Kilomass s’intéressent au lithium. EAU Mining pourrait bientôt leur emboîter le pas. Mais au-delà de ces indices géologiques, peu de gisements ont, à ce stade, été formellement confirmés.

L’homme d’affaires Ahmed Guelleh, fondateur de la plus grande usine de transformation alimentaire du pays, appelle le Somaliland à ne pas concentrer tous ses espoirs sur la reconnaissance internationale et le secteur minier. « Ce n’est pas ainsi que nous créerons les milliers d’emplois industriels dont notre jeunesse a besoin », martèle-t-il depuis un entrepôt où s’empilent les palettes de Coca-Cola mises en bouteilles dans son usine, au nord de Hargeisa. « Nous devons orienter nos efforts vers le secteur manufacturier, les technologies et l’agriculture. Une fois ce socle économique en place, la reconnaissance internationale suivra d’elle-même. »
Or le Somaliland part ici avec de sérieux handicaps : une énergie très coûteuse, car entièrement produite à partir de fioul, une main-d’œuvre peu qualifiée et un accès à l’eau limité par un climat aride. En février, vingt-cinq ingénieurs somalilandais se sont envolés pour Israël afin de se former aux techniques d’irrigation. Ils en sont revenus mi-émerveillés mi-découragés. « Leurs infrastructures sont impressionnantes, mais nous n’avons pas le premier centime pour reproduire ce modèle », regrette un ingénieur du ministère de l’Eau, dont le budget annuel s’élève à un peu moins de 2 millions d’euros. Dans un territoire confronté à de lourdes contraintes structurelles, la reconnaissance ne suffira pas, à elle seule, à lever les obstacles au développement.
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