Afrique-Palestine

La reconnaissance du Somaliland par Israël, une décision à double tranchant

Analyse · Cette décision offre aux représentants somalilandais une opportunité inédite de promouvoir l’indépendance du pays, sans toutefois leur garantir d’importantes retombées diplomatiques et économiques. L’insertion d’Hargeisa à un arc régional israélo-émirien lui assure une centralité géopolitique nouvelle, tout en risquant de s’aliéner durablement d’autres acteurs régionaux et internationaux.

Foule en liesse à Hargeisa, le 26 décembre 2025 (captures d’écran). Au centre, le drapeau israélien projeté sur le musée national.
© DR / @RAbdiAnalyst

« Contrairement à la “Palestine”, le Somaliland n’est pas un État virtuel1. » Le président somalilandais Abdirahman Mohamed Abdullahi – dit « Irro » – n’a rien trouvé à redire aux propos provocateurs du ministre israélien des Affaires étrangères Gideon Sa’ar prononcés le 6 janvier depuis Hargeisa, la capitale du Somaliland.

Car dix jours plus tôt, le 26 décembre 2025, Israël est devenu le premier État au monde à reconnaître le Somaliland depuis sa déclaration d’indépendance unilatérale de la Somalie, en mai 1991. Cette initiative discrétionnaire a néanmoins rencontré une large réprobation, de l’Union européenne à l’Union africaine (UA) en passant par la Ligue arabe. Nombreuses ont été les marques de soutien à l’intégrité de l’État somalien, et aucun pays n’a encore emboîté le pas d’Israël.

Depuis le 26 décembre, toutes les forces politiques somalilandaises2 s’emploient à promouvoir la reconnaissance israélienne comme la légitime expression d’un État somalilandais souverain. Depuis plus de trois décennies déjà, la reconnaissance internationale d’un État définitivement séparé d’une Somalie qualifiée de « faillie » est présentée comme l’unique horizon envisageable.

Trente-cinq années d’impasse

Jusqu’à présent, la cause somalilandaise n’avait trouvé que peu d’écho. L’« État de facto » s’est en effet toujours heurté au principe de l’intangibilité des frontières3 qui, par sa rigidité, rend le système international hostile à son existence. L’échec de son union avec la Somalie entre 1960 et 1991 a pourtant été souligné4 par l’UA en 2005 dans un rapport qui reconnaît une quête de reconnaissance « historiquement unique et justifiée dans l’histoire politique africaine ».

Mais nombreuses sont les voix à ne pas en reconnaître la légitimité, quitte à caricaturer l’histoire du Somaliland et à récuser la singularité de sa trajectoire politique et les crimes de masse qui l’ont marqué. À la fin des années 1980, l’ex-dirigeant somalien Mohamed Siad Barre, au pouvoir de 1969 à 1991, a en effet réprimé dans le sang le soulèvement d’une population somalilandaise majoritairement somalie Isaaq, une confédération clanique toutefois minoritaire au niveau national et dont des dizaines de milliers de membres ont été tués.

À contre-pied des détracteurs de l’État de facto, Israël et ses soutiens s’érigent aujourd’hui en porte-voix du Somaliland et de son droit à l’autodétermination. Cette posture n’est cependant que l’expression d’une stratégie opportuniste d’instrumentalisation des griefs de minorités régionales qui rappelle la doctrine israélienne dite de la « périphérie ». Formulée dès les années 1950, son but était de faire des États non arabes et des minorités ethniques de la région des soutiens d’Israël. L’appui de Tel-Aviv à l’indépendance du Kurdistan irakien en 2017 et à la communauté druze en Syrie en 2025 sont d’autres exemples récents de cette approche. Ce faisant, Israël entend fragiliser ses voisins, assurer son hégémonie, et garantir la pérennité de son projet colonial en Palestine.

Une politique étrangère pro-états-unienne

L’initiative du 26 décembre s’inscrit plus largement dans une diplomatie somalilandaise ouvertement alignée sur Washington. Au lendemain de l’enlèvement de Nicolás Maduro à Caracas le 3 janvier, l’État de facto a par exemple été le seul pays du continent africain à soutenir de manière appuyée l’action états-unienne au Venezuela, la jugeant5 « calibrée ».

Ce tropisme a pris forme au cours de la présidence de Muse Bihi Abdi, entre 2017 et 2024. Hargeisa a d’abord établi des liens diplomatiques avec Taipei en 2020, s’aliénant ainsi Beijing, à contre-courant des autres pays africains, qui ont tous, à l’exception de l’Eswatini, fini par rompre avec Taïwan. Bihi et son entourage ont par la suite noué d’importantes relations avec les cercles républicains états-uniens, en particulier au sein de la très conservatrice (et pro-israélienne) Heritage Foundation. En 2023, cette dernière appelait officiellement à reconnaître le Somaliland. Aujourd’hui, le président Irro se montre ouvert à l’accueil d’une base militaire états-unienne et à l’octroi de concessions minières – espérant séduire Donald Trump et peut-être lui arracher la reconnaissance du pays.

L’administration Trump demeure toutefois ambiguë. Le 29 décembre, la représentante des États-Unis au Conseil de sécurité des Nations unies s’est distinguée6 de ses homologues en défendant le droit d’Israël d’entretenir les relations diplomatiques de son choix. Imiter Tel-Aviv offrirait à Washington un levier de plus pour contrer l’influence régionale de la Chine. En outre, Trump n’a pas cessé ces derniers temps d’attaquer la Somalie, qu’il a qualifiée7 de « pays le plus corrompu sur terre », avant de considérer que cet État « n’existe même pas ». Début janvier, les accusations de corruption ont servi à justifier l’annulation de tous les programmes d’aide états-uniens à destination du gouvernement fédéral somalien.

La rupture entre la Somalie et les Émirats arabes unis

Une reconnaissance du Somaliland entraînerait cependant une dégradation majeure des relations des États-Unis avec la Somalie, au risque d’aggraver plus encore l’instabilité du pays et de fragiliser la lutte contre les militants djihadistes d’Al-Chabab. De plus, nombre de partenaires régionaux de Washington et proches du gouvernement somalien s’y opposent, comme l’Égypte, la Turquie et Djibouti. Dès lors, il est difficile de prévoir ce que Trump pourrait ou non décider à l’égard du Somaliland.

D’autres États, relativement discrets depuis le 26 décembre, pourraient suivre Israël. Au premier rang desquels figurent les Émirats arabes unis (EAU), très présents au Somaliland depuis 2017, particulièrement au travers de la société Dubai Ports World, en charge du port de Berbera. Depuis une dizaine d’années, la proximité croissante d’Abou Dhabi avec Hargeisa et d’autres régions autonomistes somaliennes – le Puntland au nord et le Jubaland au sud – a compliqué ses relations avec Mogadiscio. Le président somalien, Hassan Sheikh Mohamoud, considère d’ailleurs les Émiriens comme les facilitateurs du rapprochement d’Hargeisa avec Tel-Aviv. Le 12 janvier, il a donc mis fin à tous les accords de coopération avec les EAU, exigeant le départ du territoire somalien de toutes les entités qui leur sont liées. Cette décision est évidemment inapplicable, non seulement au Somaliland du fait de son indépendance de facto, mais aussi au Puntland en raison de l’autonomie dont jouit cette région de la Somalie.

Enfin, le gouvernement éthiopien est demeuré plutôt silencieux. Proche des EAU et d’Israël, désireux d’accéder aux côtes somalilandaises à des fins militaires et économiques, le Premier ministre, Abiy Ahmed, avait promis, en janvier 2024, de reconnaître l’État de facto. Cette promesse, restée lettre morte, avait déjà suscité de vives réactions internationales et l’ire du gouvernement somalien. Ankara était finalement parvenue à rapprocher Addis-Abeba de Mogadiscio. Abiy Ahmed doit en effet composer avec la Turquie et la Chine, très proches de la Somalie, mais également les deux principaux investisseurs étrangers en Éthiopie.

La nouvelle corde d’un arc israélo-émirien

Après plus de deux ans de guerre et un génocide toujours en cours à Gaza qui lui valent un statut de paria dans la région, Israël a gagné un nouveau partenaire, à seulement quelques encablures du détroit de Bab el-Mandeb, qui voit passer près de 12 % du commerce mondial. Tel-Aviv disposera désormais d’un point d’appui stratégique pour protéger ses intérêts économiques. Entre 2023 et 2025, les attaques houthistes en mer Rouge les avaient sensiblement affectés.

À ce stade, les contreparties exactes consenties par le gouvernement somalilandais restent incertaines et assurément encore en tractations. Elles recouvriront probablement un renforcement de la coopération en matière de renseignement avec le Mossad, un acteur clé des négociations qui ont mené à la reconnaissance. Un ancrage militaire à Berbera est également possible8. En revanche, l’hypothèse ubuesque d’un « accueil » de déportées gazaouies à partir de laquelle les deux pays ont noué langue en avril-mai 2025 semble désormais écartée.

Plus largement, le Somaliland s’arrime à une architecture régionale favorable à Tel-Aviv, dont les accords d’Abraham du 13 août 2020 constituent l’épine dorsale et que le président Irro a promis de signer lors d’une visite en Israël prévue prochainement. Figure de proue de ces accords, les EAU disposent d’une influence en Afrique de l’Est et dans le golfe d’Aden – de la Libye au Yémen en passant par le Soudan des Forces de soutiens rapides – qui pourrait profiter à Israël au-delà du seul cas somalilandais. Appuyé par Abou Dhabi, le yéménite Aidarous Al-Zubaidi, chef du Conseil de transition du Sud aujourd’hui en difficulté, avait par exemple affirmé qu’un État indépendant dans le sud du Yémen se joindrait aux accords d’Abraham9.

Une exposition géopolitique à risque

Aux projections régionales des puissances israélienne et émirienne s’opposent de nombreux pays, notamment les appuis traditionnels du gouvernement fédéral somalien comme la Turquie, l’Égypte et le Qatar. Une présence d’Israël sur le golfe d’Aden, qui plus est militaire, pourrait ainsi exposer le territoire somalilandais à des tentatives de déstabilisation. Les houthistes ont déjà menacé d’en faire une cible10.

Par ailleurs, l’Arabie saoudite se distingue aujourd’hui comme l’un des principaux soutiens de la Somalie. Dans un contexte de rivalités croissantes avec Abou Dhabi, Riyad s’efforce de réduire l’influence régionale émirienne. À cette opposition se rattachent aussi les liens de l’Arabie saoudite avec le Pakistan et ceux des EAU avec l’Inde, un pays proche de Tel-Aviv où des voix l’appellent à reconnaître le Somaliland.

La reconnaissance israélienne – sur fond de promotion enthousiaste d’Israël par les dirigeants somalilandais – n’est donc pas gage de stabilité pour l’État de facto. Ce dernier s’antagonise durablement une grande partie de l’Afrique et du monde arabe, où le principe de l’intangibilité des frontières demeure structurant et la question palestinienne prégnante. Enfin, les retombées économiques d’hypothétiques investissements israéliens restent à ce stade incertaines.

Consolider le projet somalilandais

La promotion du droit à l’autodétermination offerte par Israël a facilité l’adhésion d’une partie significative de la population somalilandaise à la reconnaissance mutuelle des deux pays. Pour beaucoup, plus de trois décennies d’isolement diplomatique ont fini par reléguer la cause palestinienne derrière l’opportunité israélienne. Dès le 26 décembre, il y a eu d’importantes manifestations de joie, principalement dans le centre-ville d’Hargeisa, près du musée national sur lequel un immense drapeau israélien a été projeté. Y ont également été projetés celui des EAU et le logo de DP World en signe de gratitude, mais surtout pour souligner l’indépendance radicale du Somaliland et son rejet de la décision somalienne d’expulser les Émiriens du territoire.

Mais le Somaliland n’est pas un monolithe. D’autres images – certes moins nombreuses – ont aussi circulé sur les réseaux sociaux, notamment de contestations. À Borama, la capitale de la province occidentale de l’Awdal, des individus ont exprimé leur opposition à cette reconnaissance. Plusieurs personnes ont même été arrêtées, parmi lesquelles certaines arborant des drapeaux palestiniens, mais également des intellectuels et des chefs religieux critiques11.

Il est néanmoins difficile de mesurer l’ampleur de l’opposition interne dès lors qu’elle est criminalisée car considérée comme hostile au Somaliland. De manière générale, l’adhésion au projet somalilandais des régions occidentales et orientales – dont une partie a été perdue en 202312 – a toujours été fluide. Leurs populations, issues de clans somalis minoritaires, ont longtemps été marginalisées au profit des provinces centrales Isaaq autour desquelles le projet national s’est structuré. À terme, il est donc possible qu’une partie de ces populations périphériques fasse de la reconnaissance israélienne un outil de plus de contestation des autorités, dont l’exercice effectif de la souveraineté pourrait être fragilisé.

Vous avez aimé cet article ? Association à but non lucratif, Afrique XXI est un journal indépendant, en accès libre et sans publicité. Seul son lectorat lui permet d’exister. L’information de qualité a un coût, soutenez-nous (dons défiscalisables).

Faire un don

1Voir la conférence de presse [ici→https://x.com/Presidencysl_/status/2008576384973893765].

2«  Somaliland Political Parties Endorse Israel Ties, Hail Recognition as Historic Breakthrough  », Horn Diplomat, 30 décembre 2025, à lire ici.

3La Conférence des chefs d’État et de gouvernement de l’Organisation de l’unité africaine (OUA), réunie au Caire, opta en faveur du «  principe de l’intangibilité  » des frontières en Afrique le 21 juillet 1964.

4Union africaine, «  AU Fact-Finding Mission to Somaliland (30 April to 4 May 2005)  », 2005, à retrouver en PDF ici.

5Le communiqué du ministère des Affaires étrangères est disponible sur son compte X ici https://x.com/somalilandmfa/status/2007803932698181924

6Tammy Bruce, représentante adjointe des États-Unis d’Amérique auprès des Nations unies, «  Remarks at a UN Security Council Emergency Meeting on Somaliland  », 29 décembre 2025, communiqué à retrouver ici.

7Voir par exemple Ulysse Bellier, «  L’administration Trump s’en prend aux immigrés somaliens et durcit sa politique migratoire  », La Presse, 31 décembre 2025, à lire ici. Ou encore «  “Somalia Is Not Even a Country”, Trump Says in Anti-Immigrant Ramble  », Al Jazeera, 20 janvier 2026, à retrouver ici.

8Lazar Berman, «  Somaliland Official Confirms Talks with Israel on Hosting a Military Base  », The Times of Israel, 8 janvier 2026, à lire ici.

9Mohamad Ali Harisi, «  Yemen’s Al Zubaidi on Southern independence and what comes next  », The National, 24 septembre 2025, à lire ici.

10«  Any Israeli presence in Somaliland will be a “target” : Houthi leader  », Al Jazeera, 28 décembre 2025, voir ici.

11«  Somaliland lawmakers accuse government of repression after arrests linked to Palestinian flag  », Hiiraan Online, 4 janvier 2026, lire ici.

12AFP, «  Somali President Visits City Claimed by Breakaway Region  », Al Arabiya English, 17 janvier 2026, disponible ici.

13Voir la conférence de presse [ici→https://x.com/Presidencysl_/status/2008576384973893765].

14«  Somaliland Political Parties Endorse Israel Ties, Hail Recognition as Historic Breakthrough  », Horn Diplomat, 30 décembre 2025, à lire ici.

15La Conférence des chefs d’État et de gouvernement de l’Organisation de l’unité africaine (OUA), réunie au Caire, opta en faveur du «  principe de l’intangibilité  » des frontières en Afrique le 21 juillet 1964.

16Union africaine, «  AU Fact-Finding Mission to Somaliland (30 April to 4 May 2005)  », 2005, à retrouver en PDF ici.

17Le communiqué du ministère des Affaires étrangères est disponible sur son compte X ici https://x.com/somalilandmfa/status/2007803932698181924

18Tammy Bruce, représentante adjointe des États-Unis d’Amérique auprès des Nations unies, «  Remarks at a UN Security Council Emergency Meeting on Somaliland  », 29 décembre 2025, communiqué à retrouver ici.

19Voir par exemple Ulysse Bellier, «  L’administration Trump s’en prend aux immigrés somaliens et durcit sa politique migratoire  », La Presse, 31 décembre 2025, à lire ici. Ou encore «  “Somalia Is Not Even a Country”, Trump Says in Anti-Immigrant Ramble  », Al Jazeera, 20 janvier 2026, à retrouver ici.

20Lazar Berman, «  Somaliland Official Confirms Talks with Israel on Hosting a Military Base  », The Times of Israel, 8 janvier 2026, à lire ici.

21Mohamad Ali Harisi, «  Yemen’s Al Zubaidi on Southern independence and what comes next  », The National, 24 septembre 2025, à lire ici.

22«  Any Israeli presence in Somaliland will be a “target” : Houthi leader  », Al Jazeera, 28 décembre 2025, voir ici.

23«  Somaliland lawmakers accuse government of repression after arrests linked to Palestinian flag  », Hiiraan Online, 4 janvier 2026, lire ici.

24AFP, «  Somali President Visits City Claimed by Breakaway Region  », Al Arabiya English, 17 janvier 2026, disponible ici.