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Quand des artistes africains détournent de grandes œuvres

Les Hasards heureux de l’escarpolette à la sauce wax de Yinka Shonibare MBE

Série (5/5) · Quelques décennies avant la Révolution française, Jean-Honoré Fragonard s’illustrait avec des tableaux délicieusement érotiques. En 2001, avec l’humour grinçant qui le caractérise, l’artiste d’origine nigériane Yinka Shonibare MBE reprend l’un des plus célèbres d’entre eux pour réaliser une sculpture que magnifie l’utilisation subtilement politique du wax.

«  The Swing,} de Yinka Shonibare MBE (MCA, 2008).
© DR

1767. Dans ses mémoires, le dramaturge et chansonnier français Charles Collé (1709-1783) rapporte une confidence que lui aurait faite le peintre Gabriel-François Doyen (1726-1806) le 2 octobre de cette année-là. Un homme de la cour, identifié plus tard comme étant Marie-François-David Bollioud de Saint-Julien (ou peut-être son fils…), s’adressa à lui pour passer commande d’un tableau coquin. La description en était très précise : « Je désirerais que vous peignissiez madame (en montrant sa maîtresse) sur une escarpolette qu’un évêque mettrait en branle. Vous me placerez de façon, moi, que je sois à portée de voir les jambes de cette belle enfant, et mieux même si vous voulez égayer davantage votre tableau. »

Doyen fut un peu surpris, peindre ce genre de scène érotique n’était pas tout à fait dans sa manière. Il conseilla donc à son commanditaire de s’adresser plutôt à l’un de ses confrères, plus à même de respecter ses désirs : Jean-Honoré Fragonard (1732-1806).

Élève précoce des peintres français Jean-Siméon Chardin et François Boucher, promis à une grande carrière dans la peinture de scènes historiques ou mythologiques, Fragonard avait fait le choix de se spécialiser plutôt dans la production de tableaux érotiques. Dans les années 1760, son travail était très à la mode à la cour de Louis XV (1710-1774). Cependant, lorsqu’il reçut la commande, Fragonard se montra quelque peu gêné aux entournures : mettre en scène un évêque dans une peinture ouvertement licencieuse pouvait nuire à sa carrière. Il proposa donc de remplacer l’homme de Dieu par un mari cocu, ce qui portait moins à conséquence.

Une belle postérité

Les Hasard heureux de l’escarpolette fut réalisé entre 1767 et 1769. Restauré en 2021, il est aujourd’hui exposé à Londres au sein de la collection Wallace. De format modeste (81x64 cm), le tableau représente une jeune femme en jupons et dentelles sur une balançoire, en pleine nature. Au plus haut de sa trajectoire, elle projette délibérément l’un de ses souliers en l’air tandis que sa seconde jambe est repliée en arrière. En suivant la ligne de son regard, l’on tombe sur un jeune homme allongé au sol, à demi caché dans les fourrés et dont le regard extatique en dit long sur son état de félicité. Il ne faut pas beaucoup d’imagination pour comprendre que, depuis sa position en contrebas, il peut voir l’intérieur des cuisses de la jeune femme, et « mieux même » pour reprendre les exigences du commanditaire.

Sur le côté gauche du tableau, un chérubin, l’index sur les lèvres, invite au silence. Dans l’ombre des grands arbres, un homme vraisemblablement plus âgé tient les cordelettes qui permettent de donner du mouvement à la balançoire. Il n’est pas impossible que cet homme soit le mari de la jeune femme projetant son escarpin dans les airs. Près de lui, un couple de chérubins observe la scène, et un petit chien, symbole de fidélité conjugale, proteste en jappant…

Parangon du style rococo, Les Hasards heureux de l’escarpolette compte parmi les plus célèbres œuvres de Fragonard, avec Le Verrou, une peinture réalisée une dizaine d’années plus tard, où un homme tend la main pour fermer le loquet d’une porte tout en maintenant contre lui une femme dont on ne sait si elle s’abandonne ou tente de se dérober… La scène de l’escarpolette a connu un belle postérité, puisqu’elle a inspiré au peintre Pierre Auguste Cot (1837-1883) un tableau intitulé Le Printemps, où deux amoureux s’enlacent sur une balançoire et où le drap très léger porté par la jeune fille ne cache rien de son anatomie. Plus récemment, c’est un artiste d’origine nigériane, Yinka Shonibare MBE, qui a repris à son compte Les Hasards heureux de l’escarpolette pour réaliser une installation baptisée The Swing, traduction littérale du mot « balançoire ».

Un mannequin sans tête

2001. Né à Londres le 9 août 1962, Yinka Shonibare a vécu une grande partie de son enfance à Lagos, au Nigeria. Il est rentré au Royaume-Uni à l’âge de 17 ans et, un an plus tard, a contracté une myélite transverse qui l’a paralysé des deux jambes, l’obligeant depuis à se déplacer en fauteuil roulant. Professeur d’art formé à la Byam Shaw School of Art, Shonibare se fait connaître en 1999 avec une très surprenante sculpture baptisée Dysfunctionnal Family, joyeusement provocante : il s’agit d’une famille de quatre extraterrestres - des « aliens », pour utiliser le terme anglais – dont la peau est réalisée avec du tissu wax…

Deux ans plus tard, à Sheffield, usant de la même provocation douce, Yinka Shonibare s’attaque sans façon mais avec subtilité au chef-d’œuvre de Fragonard. Son installation en trois dimensions The Swing reprend la scène centrale du tableau, une jeune femme sur une balançoire se débarrassant d’un de ses souliers. Les angelots, le mari, l’amant et le chien sont éliminés, tandis que l’artiste conserve quelques éléments de végétation, synthétiques, qui servent de support à l’ensemble. La sculpture, qui semble figée en plein mouvement, laisse beaucoup de place au vide, orientant le regard vers la jeune femme qui se balance.

Impossible de ne pas remarquer, malgré les bas blancs, que le mannequin utilisé a la peau mate et qu’il n’a plus de tête. Anticipant peut-être de quelques années la Révolution française qui mettrait fin aux privilèges et (un temps) à la frivolité de la noblesse, Yinka Shonibare décapite la jeune mondaine et invite à regarder vers l’Afrique. Alors que la jupe était toute de soie et de dentelle dans l’œuvre de Fragonard, elle est ici composée de wax, comme les souliers.

« Pourquoi travailles-tu sur la perestroïka ? »

Ce matériau, éminemment polysémique, est, depuis la création de Dysfunctionnal Family, une signature caractéristique du travail de Shonibare. Dérivé du batik indonésien, le wax est porteur d’une histoire coloniale. Après avoir conquis Java et Sumatra, les Hollandais ont eu recours, au XIXe siècle, à des mercenaires ouest-africains pour mater des révoltes en Indonésie. Lesquels mercenaires, issus notamment du royaume Ashanti (actuel Ghana), sont revenus en Afrique avec des pans de textiles imprimés grâce à une technique à la cire (« wax », en anglais) originaire d’Asie. Leur succès fut tel que les Hollandais s’emparèrent voracement de ce marché en créant des usines à wax aux Pays-Bas. La plus célèbre entreprise, Vlisco, existe toujours.

Dans sa présentation de The Swing, sur le site de la Tate moderne, la commissaire d’exposition Rachel Taylor écrit :

Les fabricants anglais ont copié le modèle hollandais, fabriquant des tissus dans le style de la cire hollandaise à Manchester, utilisant une main-d’œuvre principalement asiatique pour produire des dessins dérivés de textiles africains traditionnels. Les tissus ont ensuite été exportés vers l’Afrique de l’Ouest et sont devenus populaires pendant le mouvement d’indépendance africaine […]. Leurs designs sont constamment adaptés : l’une des couches de tissu de la jupe de cette œuvre présente un motif de logo Chanel.

Ce tissu africain qui n’a, au départ, rien d’africain, Shonibare l’a découvert au marché de Brixton, alors qu’il s’interrogeait sur la notion d’authenticité. Alors que, jeune étudiant, il travaillait sur un sujet politique d’actualité, la perestroïka1, un professeur blanc l’avait interpelé en lui demandant : « Pourquoi travailles-tu sur la perestroïka ? Tu es africain, n’est-ce pas ? Pourquoi ne crées-tu pas quelque chose d’authentiquement africain ? »

« Je critique le pouvoir, mais je veux le pouvoir »

Tout comme la notion de pureté, l’idée d’authenticité conduit souvent aux excès identitaires. Alors Yinka Shonibare, qui se sait pétri d’influences diverses, s’amuse à troubler le jeu en proposant un art à la fois coloré, cruel, lucide et bourré d’humour. Ses œuvres, pour la plupart, nous paraissent familières tout en suscitant une impression d’étrangeté. Sans doute parce qu’il emprunte à l’iconographie occidentale – au sens large – en introduisant une subtile distorsion culturelle qui n’autorise pas la caricature : Shonibare se refuse à toute propagande, préférant célébrer une forme d’absurde.

Ainsi l’usage du wax permet d’évoquer la colonisation, les échanges marchands et culturels, la nature mouvante de nos identités en évitant les affirmations péremptoires. Yinka Shonibare l’a abondamment employé dans ses photographies comme dans ses sculptures. En 2010, il a notamment exposé sur Trafalgar Square, en plein centre de Londres, Nelson’s Ship in a Bottle, une réplique de 5 mètres sur 3 du HMS Victory, le navire de l’amiral Horatio Nelson (1758-1805), enfermé dans une bouteille de verre et doté de voiles… en wax. Shonibare déclarait alors : « C’est une célébration de l’immense richesse ethnique de Londres, qui donne voix et honore les nombreuses cultures et origines qui soufflent encore un vent précieux dans les voiles du Royaume-Uni. »

Quant à savoir pourquoi Shonibare a décapité l’aguichante jeune noble perchée sur sa balançoire, il n’est pas certain qu’une seule réponse suffise mais, lors de son exposition « Egg Fight » à la Fondation Blachère, à Apt (dans le sud-est de la France), en 2014, il disait : « C’est une plaisanterie à propos de l’aristocratie. Je veux en faire partie et je veux les tuer en même temps. Je critique le pouvoir, mais je veux le pouvoir. J’aime la reine d’Angleterre, j’aime la famille royale, je suis un royaliste. Et en même temps, je n’aime rien de tout ça. » Élevé en 2005 au rang de « Member of the Order of the British Empire » par le prince Charles, aujourd’hui roi, l’artiste a depuis accolé à son nom l’acronyme « MBE ».

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1«  Reconstruction  », en russe : c’est le nom donné aux réformes économiques et sociales menées par le dirigeant de l’URSS, Mikhaïl Gorbatchev (alors Secrétaire général du Comité central du Parti communiste de l’Union soviétique) d’octobre 1985 à décembre 1991

2«  Reconstruction  », en russe : c’est le nom donné aux réformes économiques et sociales menées par le dirigeant de l’URSS, Mikhaïl Gorbatchev (alors Secrétaire général du Comité central du Parti communiste de l’Union soviétique) d’octobre 1985 à décembre 1991