
1751. Quand le Français François Boucher peint La jeune fille allongée, connue aujourd’hui sous le titre L’odalisque blonde, l’artiste n’est pas un débutant, tant s’en faut. Né en septembre 1703 à Paris, fils d’un peintre renommé, il a intégré l’Académie royale de peinture et de sculpture dès 1731, après un passage par Rome. Peintre mondain réputé notamment pour ses portraits de femmes « en vue », il a épousé en 1733 la fort belle Marie-Jeanne Buseau, elle-même artiste. L’année suivante, il a été reçu comme peintre d’histoire à l’Académie royale. Il est rapidement devenu un maître du style rocaille – version française du « rococo », plus fantaisiste et exubérant, qui va se développer à travers l’Europe.
Naviguant habilement dans les hautes sphères de la monarchie, François Boucher obtient les faveurs de Jeanne-Antoinette Poisson, dite Madame de Pompadour, maîtresse en titre de Louis XV (1710-1774), dont il réalise plusieurs fois le portrait… Mais c’est une autre favorite que l’on va retrouver avec le nu hautement licencieux qu’est la Jeune fille allongée. Pour cette œuvre, François Boucher a fait poser la très jeune Marie-Louise O’Murphy, âgée d’environ 14 ans à l’époque. Il aurait ensuite vendu son tableau au marquis de Vandière, frère de Madame de Pompadour. L’histoire veut que le roi Louis XV soit tombé en pâmoison devant les courbes exposées de l’adolescente et l’ait aussitôt envoyé quérir. Marie-Louise O’Murphy est ainsi devenue l’une des « petites maîtresses » du souverain, logée dans le quartier du Parc-aux-Cerfs, à Versailles. Elle l’est restée entre 1752 et 1755, jusqu’à ce que le roi la répudie...
Il existe plusieurs versions de la Jeune fille allongée, deux sont conservées en Allemagne, à Cologne et Munich. La toile, ouvertement érotique, représente une adolescente allongée sur un canapé, dans une chambre richement meublée. Jambes écartées, dos cambré, elle semble fascinée par une scène se déroulant hors du tableau, livrée à la seule imagination du spectateur. Ses cheveux soigneusement noués contrastent avec le désordre des draps et des rideaux. Sa chair est pâle, des fleurs gisent sur le sol...
La tête de Ben Laden sur un corps féminin alangui
2002. Un an à peine après les attentats du 11 septembre 2001, dans un geste artistique provocateur, le Soudanais Hassan Musa reprend la position lascive de la jeune fille allongée pour réaliser son Great American Nude (Grand nu américain), une large toile de plus de deux mètres sur trois. Si la position du corps reprend peu ou prou l’œuvre de Boucher, le visage de Marie-Louise O’Murphy a été remplacé par celui qui est alors l’ennemi public numéro un des États-Unis, le Saoudien Oussama Ben Laden. Une tête d’homme barbu sur un corps féminin alangui, le contraste est pour le moins saisissant. Quant aux draps en bataille, ils ont malicieusement été échangés avec une représentation du drapeau états-unien…
Troublante, l’œuvre de Hassan Musa a été présentée dès 2004 à New York pour le vingtième anniversaire du Museum For African Art, lors de l’exposition « Looking Both Ways : Art of the Contemporary African Diaspora ». « Regarder des deux côtés », l’expression convient particulièrement bien à la démarche de l’artiste né en 1951 à El-Nuhud.
La puissance évocatrice des images, Hassan Musa la reconnaît, l’analyse et l’évalue depuis longtemps. Enfant, à El-Obeïd (Nord-Kordofan), il avait la possibilité de voir deux ou trois films par semaine. Des classiques du monde entier, parmi lesquels La Vie passionnée de Vincent Van Gogh (1957), avec Kirk Douglas et Anthony Quinn, ou L’Extase et l’Agonie (1964), avec Charlton Heston dans le rôle de Michel-Ange. Lors d’une rencontre en 2012 dans sa petite maison près d’Alès (sud de la France), Hassan Musa déclarait : « Je voyais plusieurs fois le même film sous des angles différents. Les images étaient distordues, écrasées, selon la place que l’on occupait. »
« Construire un discours anticolonialiste et anticapitaliste »
Diplômé des Beaux-Arts de Khartoum, puis de l’université de Montpellier (sud de la France), Hassan Musa s’est installé en France en 1978, sept ans après le coup d’État manqué contre Gaafar Nimeiry, en 1971, qui inaugura une période de durcissement idéologique et un progressif glissement vers l’islamisme de son pays. Décorateur pour la télévision au Soudan, il doit se réinventer en France : professeur d’arabe, d’arts plastiques, auteur et illustrateur, il se fait remarquer dans les années 1980 avec des performances créatives autour de la calligraphie. Cependant, les images issues de la tradition européenne – la représentation du corps humain est en général bannie dans l’Islam– le fascinent, et il va commencer à les questionner, à les tordre, à les bousculer, à les transformer.
« L’idée même de tableau est occidentale, explique-t-il en 2026. Aujourd’hui, tout le monde travaille dans le droit fil de la tradition européenne, en connaissance de cause – ou pas. Pour moi, il s’agit d’élargir cette tradition et de se l’approprier. C’est, comme le disait [l’écrivain algérien] Kateb Yacine à propos de la langue française, un butin de guerre ! » Cette appropriation du langage pictural propre au vieux continent, Hassan Musa l’évoque en termes combatifs : « Difficile de changer le monde, dit-il, mais on peut changer les artistes. Pour moi, travailler sur les icônes de l’art européen, c’est construire un discours anticolonialiste et anticapitaliste. »
Quand il a commencé à détourner et à transformer les images, c’est d’abord à la Bible qu’il s’est attaqué. « J’ai d’abord repris le thème de l’Annonciation, qui raconte comment une femme, Marie, donne naissance à un enfant grâce au seul souffle divin – ce qui est totalement invraisemblable. C’était déjà une réflexion sur la Bible, pour comprendre l’histoire de la peinture occidentale, sans oublier que c’est aussi le livre des vainqueurs, les colonisateurs ayant été précédés par des missionnaires ! » Après l’Annonciation, Hassan Musa va s’intéresser à d’autres thématiques bibliques, comme le martyr de saint Sébastien ou saint Georges terrassant le dragon…
« Regarder n’est pas un geste innocent »
Dès la fin des années 1980, ses réécritures intègrent plusieurs couches de sens. Il ne travaille pas sur des toiles classiques ou sur du papier blanc, mais sur des supports qui portent déjà en eux une histoire. « Au début, j’utilisais des catalogues de papiers peints, car je n’avais pas les moyens de m’acheter du bon papier, se souvient-il. Même recouvert, ce genre de support garde la trace des images réalisées par un autre artiste, alors pourquoi ne pas s’en servir ? Cela m’a conduit à me demander quand commence réellement une peinture et cela m’a incité à partir à la recherche de tissus imprimés. » Une manière de faire qui constitue aujourd’hui sa marque de fabrique : bousculer les images qui colonisent nos imaginaires en les confrontant à d’autres images, parfois produites en série, sur des tissus imprimés.
Ainsi, avec un tissu couvert de tournesols, il réalise un Saint Sébastien aux tournesols (1998) qui a le visage de Vincent van Gogh et dont le corps est percé non par des flèches, mais par les tiges des fleurs… « Le support me guide, assure celui qui travaille désormais beaucoup avec une machine à coudre. Chaque fois que je tombe sur un support différent, je ne stagne pas sur une manière de faire. C’est un travail de négociation continue, et un plaisir. Le jour où j’ai trouvé de belles bananes imprimées, je me suis dit qu’il y avait là une place pour une Joséphine Baker ! [Sainte Joséphine à la banane et à la fraise, 2001] ». C’est de cette façon qu’est né le Grand nu américain de 2002 représentant Ben Laden dans la posture érotique de L’Odalisque blonde, de François Boucher.
J’étais déjà bien installé dans cette manière de travailler quand j’ai réalisé le Grand Nnu américain, raconte Musa. Un jour, j’ai trouvé un tissu de coton bleu avec des imprimés représentant des Harley Davidson. J’ai gardé les motos, j’ai ajouté les bandes. Le drapeau était déjà là. Je voulais réaliser une image un peu scandaleuse et j’ai pensé à François Boucher. C’était un très grand peintre, un très grand dessinateur, et l’on sent qu’il éprouvait un grand plaisir à peindre. J’ai donc introduit mademoiselle O’Murphy, mais je lui ai donné le visage de l’ennemi public numéro un fabriqué par la géopolitique américaine.
Pour finir de brouiller l’image, Hassan Musa a donné à son œuvre le même titre qu’une série de l’artiste pop états-unien Tom Wesselmann réalisée dans les années 1960 et qui associait nu suggestif et éléments patriotiques…
Le résultat ? Un choc frontal entre l’histoire avec un grand H et l’histoire de l’art. Quand deux jeunes femmes envoyées par le Museum of African Art de New York visitent son atelier, en 2002, elles tombent en arrêt devant le tableau mais elles sont catégoriques : trop violente, la toile ne peut pas être montrée aux États-Unis, un an à peine après les attentats du 11 septembre. « Cela voulait dire que j’avais vu juste, commente Musa. Les images peuvent parfois changer les gens. Regarder n’est pas un geste innocent. »
Scandale à Khartoum
Exposée finalement en 2004 à New York, puis en 2005 à Paris à l’occasion de l’exposition « Africa Remix », l’œuvre provoquera l’ire de certains Soudanais. « Je me suis surtout fait insulter par des islamistes. Oussama Ben Laden a vécu à Khartoum entre 1992 et 1996, il y a investi, construit des routes, établi une usine de médicaments, c’était une sorte de héros populaire qui combattait les États-Unis. »
Nullement échaudé, l’artiste va récidiver. Great American Nude III reprend, en 2005, L’Olympia, d’Édouard Manet, sans la figure de Ben Laden mais toujours avec le drapeau états-unien. En 2011, I love you with my iPhone reprend Marat assassiné, de Jacques-Louis David – avec le drapeau états-unien, Ben Laden et un iPphone dans chaque main. En 2008, Les Dialogues de la civilisation II représente une Annonciation érotique où l’ange Gabriel présente à Marie un portrait de Ben Laden.
Avec une irrévérence grinçante toujours teintée d’humour, Hassan Musa n’a de cesse de bousculer les clichés, n’hésitant pas à cogner vigoureusement sur les mieux ancrés : I have a drone (2014) est un portrait impertinent de Barack Obama tandis que la série des I love you with my AK47 fait cohabiter des œuvres d’artistes majeurs – Egon Schiele, Félix Vallotton, Paul Gauguin, Balthus, Léonard de Vinci, Rembrandt – avec le tristement célèbre fusil d’assaut conçu par Mikhaïl Kalachnikov. Chez Musa, le sublime et le sordide se percutent.
« Ce sont des images qui sont comme les valises indiquant le parcours accidenté de la peinture occidentale, indique l’artiste. Chaque image en cache toujours une autre. Il n’y en a aucune qui soit fixe ou définitive. Mais, au fond, on ne peut jamais vraiment être iconoclaste, car on demeure dans les images, même si on en inverse le sens. » Et avec une certaine ironie, celui qui se dit effrayé par « le monde géré par des criminels » dans lequel nous vivons, ajoute : « Cette œuvre m’a néanmoins introduit dans un milieu où l’on achète les images. » Le Grand Nnu américain a été acquis par la Fondation African Artists for Development.
Vous avez aimé cet article ? Association à but non lucratif, Afrique XXI est un journal indépendant, en accès libre et sans publicité. Seul son lectorat lui permet d’exister. L’information de qualité a un coût, soutenez-nous (dons défiscalisables).
Les articles présentés sur notre site sont soumis au droit d’auteur. Si vous souhaitez reproduire ou traduire un article d’Afrique XXI, merci de nous contacter préalablement pour obtenir l’autorisation de(s) auteur.e.s.