Éthiopie-Haïti, ou les prémices du panafricanisme

Histoire · Il y a cent-trente ans, en 1896, la victoire d’Adoua sur l’Italie donnait une portée politique nouvelle à l’Éthiopie dans le panafricanisme naissant. Autour d’elle se dessine alors un projet qui rapproche Haïti et les diasporas noires du monde entier du continent africain.

De gauche à droite : Haile Selassié, photo lors de la première réunion de l’Organisation de l’Union africaine en 1963 à Addis-Abeba, et François Duvalier, ancien président de Haiti.
© DR / Montage Afrique XXI.

Dans les années 1910, lorsque Marcus Garvey fait de l’Éthiopie un symbole de la libération noire, ce pays est déjà une référence pour une partie des militants et des intellectuels noirs de la Caraïbe et des États-Unis. En 1804, l’indépendance d’Haïti, née d’une révolution menée par des esclavagisés, fait de la première République noire indépendante un symbole de liberté pour les diasporas africaines. Dès la fin du XIXe siècle, alors que la colonisation européenne est en train de redessiner le continent, l’Éthiopie occupe elle aussi une place singulière dans les luttes de libération noire.

Déjà une référence biblique, le pays devient le seul État africain à préserver son indépendance sur le continent. Le 1er mars 1896, la victoire éthiopienne sur l’Italie, à Adoua, renforce encore l’importance du pays dans la résistance anticoloniale. À la veille du XXe siècle, quelques années après la conférence de Berlin de 1884-1885, le rapprochement entre Haïti et l’Éthiopie contribue à faire émerger une pensée politique qui cherche à rapprocher l’Afrique de ses diasporas. C’est tout le sens de la visite de l’intellectuel haïtien Bénito Sylvain à l’empereur Ménélik II en 1897.

« J’ai entrepris […] le voyage en Abyssinie qui représente dix jours en mer et trente et un jours consécutifs de route terrestre à dos de mulet […] uniquement pour la satisfaction intime de voir de mes yeux un congénère illustre, le Négus1 Ménélik. »2 : en janvier 1897, Bénito Sylvain embarque de Marseille pour l’Éthiopie. Journaliste et intellectuel haïtien installé à Paris, où il dirige le Comité oriental et africain de la Société d’ethnographie, il suit de près les affaires du continent africain en proie aux entreprises coloniales de l’Europe. Et la bataille d’Adoua, quelques mois avant le départ de l’intellectuel haïtien, « appuie l’idée que l’Éthiopie s’inscrit dans un projet de défense de tous les peuples africains dans le monde », analyse Amzat Boukari-Yabara, auteur d’Africa Unite ! Une histoire du panafricanisme, publié aux Éditions La Découverte en 2014.

Arrivé à Harar, Bénito Sylvain rencontre le ras3 Makonnen, puis obtient une audience auprès de l’empereur Ménélik II. De cette rencontre naît surtout un rapprochement entre l’intellectuel haïtien et la cour de Ménélik, Bénito Sylvain devenant par la suite l’un de ses proches collaborateurs, notamment sur les questions internationales, jusqu’à se présenter comme « aide de camp de Sa Majesté l’Empereur d’Éthiopie ». À ses yeux, la victoire militaire d’Adoua ouvre une perspective politique et diplomatique unique pour rapprocher les trois États noirs indépendants que sont alors Haïti, le Liberia (depuis 1847)4 et l’Éthiopie.

Indépendants et « Grands protecteurs »

Quelques années plus tard, l’intellectuel cherche d’ailleurs à donner corps à ce rapprochement. Du 23 au 25 juillet 1900, la première conférence panafricaine réunit à Westminster (Londres) des délégués venus des Caraïbes, des États-Unis, d’Afrique et d’Europe. Henry Sylvester-Williams, avocat originaire de Trinidad et fondateur de l’African Association, en est l’un des principaux organisateurs. Sylvain y représente Haïti et l’Éthiopie. Dans son compte rendu5 publié en 1901, il rapporte que la conférence décide d’adresser un mémoire diplomatique à Ménélik II et aux présidents d’Haïti et du Liberia. Les trois États sont désignés comme les « Grands protecteurs » de l’Association panafricaine, avec pour objectif de « solidariser leurs intérêts » et de « combiner leurs efforts » sur le plan diplomatique.

« Il faut souligner qu’à l’époque beaucoup d’Éthiopiens sont déjà présents dans les diasporas, en Angleterre comme aux États-Unis, précise Amzat Boukari-Yabara. Ils ne sont pas des colonisés en Occident, ils sont citoyens d’une nation indépendante, jouissent d’une diplomatie organisée et d’ambassades dans leurs pays d’accueil. C’est aussi le cas des Haïtiens. Ils représentent deux communautés structurantes des milieux panafricains de cette époque-là. »

Également présent lors de la conférence, l’intellectuel noir états-unien W. E. B. Du Bois prononce le discours de clôture. Il y affirme que « le problème du XXe siècle est le problème de la ligne de couleur »6, appelant les nations à respecter « l’intégrité et l’indépendance » de l’Abyssinie, du Liberia et d’Haïti, et associant explicitement leur sort à celui des populations noires d’Afrique, des Antilles et d’Amérique.

La prophétie de Marcus Garvey

Dès le début du XIXe siècle, la référence à l’Éthiopie s’inscrit durablement dans certaines traditions religieuses et politiques des milieux noirs états-uniens. En 1829, dans son Ethiopian Manifesto7, Robert Alexander Young désigne les populations noires dispersées dans les Amériques comme des « Éthiopiens » et annonce leur libération prochaine. L’éthiopianisme constitue alors la version religieuse du nationalisme noir états-unien. Le thème, notamment à travers le psaume 68, qui affirme que « des princes sortiront d’Égypte ; l’Éthiopie tendra bientôt ses mains vers Dieu », est régulièrement repris par plusieurs auteurs et militants noirs, parmi lesquels les abolitionnistes David Walker8 et Frederick Douglass9.

Au tournant du XXe siècle, la référence religieuse à l’Éthiopie se transforme progressivement en un langage politique de l’émancipation noire. Cette évolution trouve l’une de ses principales expressions avec le Jamaïcain Marcus Garvey (1887-1940). Journaliste et militant, il fonde en 1914 l’Universal Negro Improvement Association (UNIA), dont il fait un instrument de mobilisation autour de l’unité, de l’autonomie et de l’émancipation des populations noires. Une formule lui est attribuée : « Look to Africa, for the crowning of a Black King ; he shall be the Redeemer » (« Tournez votre regard vers l’Afrique, où un roi noir est en train d’être couronné ; il sera le Sauveur »), et celle-ci prend une nouvelle signification après le couronnement de Haïlé Sélassié en 1930. « Quand Marcus Garvey est déporté des États-Unis vers la Jamaïque, il fait une référence à un roi en Éthiopie. Trois ans plus tard, quand Ras Tafari10 est couronné (en 1930, NDLR) sous le nom de Hailé Sélassié Ier, beaucoup assimilent le discours de Marcus Garvey à une prophétie. Hailé Sélassié est alors accueilli comme la réalisation de cette prophétie », appuie Amzat Boukari-Yabara.

En octobre 1935, l’invasion de l’Éthiopie par l’Italie fasciste de Benito Mussolini donne encore une dimension nouvelle au panafricanisme qui se structure autour du pays. Malgré la résistance éthiopienne, les troupes italiennes prennent Addis-Abeba en mai 1936, et Haïlé Sélassié choisit l’exil. Depuis Genève, il s’adresse à la Société des Nations le 30 juin 1936 pour dénoncer l’inaction de la communauté internationale. La période marque cependant une rupture avec Marcus Garvey, qui adopte une position de plus en plus critique envers Haïlé Sélassié : « Cet empereur égaré ne comprenait pas qu’il détenait entre ses mains la responsabilité politique de centaines de millions de Noirs dans le monde […] et que l’Éthiopie, tout comme le Liberia et Haïti, représentait pour eux un symbole de gloire à préserver et à renforcer, au nom de la dignité de la race noire. »11.

Addis-Abeba au cœur de la construction panafricaine

Après la reconquête de l’Éthiopie et le retour de Haïlé Sélassié en 1941, le pays devient un espace diplomatique où se construit l’unité politique du continent. En mai 1963, trente-deux États africains nouvellement indépendants se réunissent à Addis-Abeba et fondent l’Organisation de l’Unité africaine (OUA). Le choix d’Addis-Abeba comme siège de cette nouvelle organisation fait de la capitale éthiopienne le centre de gravité du panafricanisme politique.

Ce nouvel élan ne se limite toutefois pas au continent africain. Trois ans plus tard, le 24 avril 1966, Haïlé Sélassié se rend pour la première fois en Haïti. Devant une foule nombreuse, l’empereur est accueilli par François Duvalier, président à vie et chef d’un régime dictatorial. « Personne n’ignore les liens amicaux qui ont toujours uni les deux peuples de nos pays », déclare l’empereur à son arrivée à Port-au-Prince. Le rappel, soixante-dix ans après la victoire d’Adoua, que l’Éthiopie demeure un point de jonction entre le continent africain et ses diasporas.

Aujourd’hui encore, près d’un siècle et demi après la visite de Bénito Sylvain, Haïti continue de renforcer ses liens avec l’Éthiopie. En septembre 2025, l’île a participé au deuxième sommet Afrique-Caricom, à Addis-Abeba. Cette rencontre était consacrée notamment aux réparations et aux liens entre l’Afrique et sa diaspora. Dans son allocution, le membre du Conseil présidentiel12 haïtien Edgard Leblanc Fils évoque13 alors « la force des liens de solidarité qui rattachent Haïti à l’Afrique » et rappelle à la fois la condamnation haïtienne de l’invasion italienne de l’Éthiopie en 1935 et la visite de Haïlé Sélassié à Port-au-Prince en 1966. Quelques mois plus tard, le gouvernement haïtien engage les démarches pour ouvrir une ambassade à Addis-Abeba, un projet désormais en voie d’aboutissement.

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1Le « Négus » est un titre royal éthiopien. Le mot vient du guèze (langue sud-sémitique, parlée en Éthiopie jusqu’au XIVe siècle) nəgus et signifie littéralement « roi ».

2La citation vient du récit/journal de voyage de Bénito Sylvain, reproduite dans l’ouvrage de Lazare Ki-Zerbo et Amzat Boukari-Yabara, Le Mouvement panafricaniste au XXe siècle, Paris, Organisation internationale de la Francophonie (OIF), 2015.

3Le ras Makonnen était un haut dignitaire et général éthiopien, gouverneur du Harar et proche conseiller de Ménélik II. Le titre « ras » renvoie à un haut dignitaire dans l’Éthiopie impériale.

4Le Liberia est fondé par l’American Colonization Society, qui organise à partir de 1822 l’installation d’anciens Africains états-uniens esclavagisés sur la côte ouest-africaine. La République du Liberia est proclamée en 1847. Son indépendance n’est reconnue qu’en 1862 par les États-Unis.

5Bénito Sylvain, Du sort des indigènes dans les colonies d’exploitation, Paris, L. Boyer, 1901, p. 504-520.

6W. E. B. Du Bois, « To the Nations of the World », discours prononcé le 25 juillet 1900 à la première conférence panafricaine, Londres.

7Robert Alexander Young, « Ethiopian Manifesto » (1829), dans Richard S. Newman, Patrick Rael et Phillip Lapsansky (dir.), Pamphlets of Protest : An Anthology of Early African-American Protest Literature, 1790—1860, New York, Routledge, 2001, p. 85-89.

8David Walker, Walker’s Appeal, in Four Articles ; Together with a Preamble, to the Coloured Citizens of the World, but in Particular, and Very Expressly, to Those of the United States of America, Boston, 1829.

9Frederick Douglass, My Bondage and My Freedom, 1855 : il termine son autobiographie par la référence au psaume 68:31, « Ethiopia shall yet reach forth her hand unto God ».

10Rastafari associe le titre de noblesse éthiopien ras (« tête » en langue amharique) et le prénom Tafari (« qui est craint »).

11Giulia Bonacci, Exodus ! L’histoire du retour des Rastafariens en Éthiopie, préface d’Elikia M’Bokolo, Paris, L’Harmattan, 2010 ou Marcus Garvey, « The Failure of Haile Selassie as Emperor », publié dans The Black Man, vol. 2, n° 6, mars-avril 1937.

12Depuis le 25 avril 2024, Haïti est dirigé par un Conseil présidentiel de transition, composé de neuf membres qui en assurent la présidence à tour de rôle.

14Le « Négus » est un titre royal éthiopien. Le mot vient du guèze (langue sud-sémitique, parlée en Éthiopie jusqu’au XIVe siècle) nəgus et signifie littéralement « roi ».

15La citation vient du récit/journal de voyage de Bénito Sylvain, reproduite dans l’ouvrage de Lazare Ki-Zerbo et Amzat Boukari-Yabara, Le Mouvement panafricaniste au XXe siècle, Paris, Organisation internationale de la Francophonie (OIF), 2015.

16Le ras Makonnen était un haut dignitaire et général éthiopien, gouverneur du Harar et proche conseiller de Ménélik II. Le titre « ras » renvoie à un haut dignitaire dans l’Éthiopie impériale.

17Le Liberia est fondé par l’American Colonization Society, qui organise à partir de 1822 l’installation d’anciens Africains états-uniens esclavagisés sur la côte ouest-africaine. La République du Liberia est proclamée en 1847. Son indépendance n’est reconnue qu’en 1862 par les États-Unis.

18Bénito Sylvain, Du sort des indigènes dans les colonies d’exploitation, Paris, L. Boyer, 1901, p. 504-520.

19W. E. B. Du Bois, « To the Nations of the World », discours prononcé le 25 juillet 1900 à la première conférence panafricaine, Londres.

20Robert Alexander Young, « Ethiopian Manifesto » (1829), dans Richard S. Newman, Patrick Rael et Phillip Lapsansky (dir.), Pamphlets of Protest : An Anthology of Early African-American Protest Literature, 1790—1860, New York, Routledge, 2001, p. 85-89.

21David Walker, Walker’s Appeal, in Four Articles ; Together with a Preamble, to the Coloured Citizens of the World, but in Particular, and Very Expressly, to Those of the United States of America, Boston, 1829.

22Frederick Douglass, My Bondage and My Freedom, 1855 : il termine son autobiographie par la référence au psaume 68:31, « Ethiopia shall yet reach forth her hand unto God ».

23Rastafari associe le titre de noblesse éthiopien ras (« tête » en langue amharique) et le prénom Tafari (« qui est craint »).

24Giulia Bonacci, Exodus ! L’histoire du retour des Rastafariens en Éthiopie, préface d’Elikia M’Bokolo, Paris, L’Harmattan, 2010 ou Marcus Garvey, « The Failure of Haile Selassie as Emperor », publié dans The Black Man, vol. 2, n° 6, mars-avril 1937.

25Depuis le 25 avril 2024, Haïti est dirigé par un Conseil présidentiel de transition, composé de neuf membres qui en assurent la présidence à tour de rôle.