Manche. À quand le procès des autres naufrageurs ?

Reportage · Le 24 novembre 2021, trente et une personnes exilées périssaient dans la Manche. Le procès de leurs passeurs s’est achevé le 30 septembre 2026. Pour les proches des disparus, c’est un début d’apaisement, mais il subsiste toujours des questions sans réponse, notamment sur la responsabilité des autorités françaises dans ce drame.

Dunkerque, le 23 novembre 2024. Une banderole de plusieurs mètres de long listant les prénoms des 31 victimes du naufrage, déployée lors d’une commémoration.
© Felix Vanderdonkt

Le 8 septembre 2026, au tribunal de Paris. Zana Mamand Mohammed est à la barre. Soudain, au milieu de son audition, il s’éloigne et se dirige vers les bancs des parties civiles. Il se saisit d’une série de portraits imprimés en grand format cartonné. Il revient vers la présidente et ses assesseurs et brandit les images dans leur direction. Apparaissent alors les visages de son frère, Twana Mamand Mohammed, et d’autres victimes du naufrage du 24 novembre 2021 — le plus meurtrier, à ce jour, dans la Manche. Vingt-sept personnes avaient péri et quatre sont toujours portées disparues — dont Twana.

Zana se tourne ensuite vers les bancs des prévenus — quatorze hommes, présumés passeurs, responsables de l’organisation de cette tentative de traversée vers le Royaume-Uni. Il glisse les portraits des naufragés sous leurs yeux et déclare :

Depuis cinq ans, nous attendons que la justice passe. Les proches des victimes présents à cette audience ont tous perdu un membre de leur famille. Ces personnes avaient un projet, rêvaient d’un avenir meilleur. Ils ont vu leur fils, leur fille ou leur frère partir en exil, on leur a ramené un corps sans vie.

C’est le premier jour d’un procès qui a duré trois semaines.

  • Le 25 octobre 2021, un mois avant le naufrage, Zana Mamand Mohammed reçoit une photo de son frère, Twana, posant devant la tour Eiffel.
    Le 25 octobre 2021, un mois avant le naufrage, Zana Mamand Mohammed reçoit une photo de son frère, Twana, posant devant la tour Eiffel.
    © Maël Galisson
  • Cinq ans plus tard, lors de sa venue pour le procès en septembre, Zana a tenu à poser devant la tour Eiffel, comme l'avait fait son frère.
    Cinq ans plus tard, lors de sa venue pour le procès en septembre, Zana a tenu à poser devant la tour Eiffel, comme l’avait fait son frère.
    © Maël Galisson

« Une partie de moi-même a disparu au fond des vagues »

Les prévenus, originaires pour la plupart d’Afghanistan et d’Irak, sont poursuivis pour « homicides involontaires », « blessures involontaires », « aide au séjour irrégulier en bande organisée » et « participation à une association de malfaiteurs ».

La nuit du 24 novembre 2021, quelques heures après le départ, une embarcation, dans laquelle avaient pris place 33 personnes exilées, la plupart originaires du Kurdistan irakien, mais aussi d’Afghanistan, d’Éthiopie, de Somalie, d’Égypte et du Vietnam, s’est trouvée en difficulté. Malgré des appels de détresse répétés au Centre régional opérationnel de surveillance et de sauvetage maritimes (Cross) Gris-Nez (Pas-de-Calais) pendant plusieurs heures, aucune opération de secours n’a été déclenchée, a révélé une enquête du quotidien français Le Monde1.

Le Cross est même allé jusqu’à dissuader un tanker — un navire commercial — de secourir les personnes en train de se noyer. L’intervention des sauveteurs ne sera lancée finalement que douze heures plus tard, après qu’un navire de pêche français a vu plusieurs corps sans vie flottants en mer, à proximité des restes d’un zodiac dégonflé.

« Les cris, lorsque le bateau a basculé et que des gens sont tombés à l’eau, étaient assourdissants. Je n’ai jamais rien entendu d’aussi désespéré », a témoigné Issa Omar, l’un des deux seuls rescapés, au cours de l’enquête publique sur le naufrage menée par les autorités britanniques en 2025. Partie civile au procès qui vient de se clôturer, ce Somalien de 33 ans n’est toutefois pas venu assister aux audiences. Il a adressé un message au tribunal lu par son avocat, Me Matthieu Chirez : « J’aurais aimé me présenter devant le juge, mais je n’ai pas trouvé la force. Depuis le naufrage, j’ai l’impression qu’une partie de moi-même a disparu au fond des vagues. »

La responsabilité des autorités françaises

Contacté par téléphone par Orient XXI, alors qu’il est rentré au Kurdistan, Zana Mamand Mohammed explique :

Au cours des cinq années de procédure, nous, proches de victimes, sommes passés par différentes étapes : le désespoir, l’attente de savoir ce qu’il va se passer, la lassitude. La tenue de ce procès peut enfin nous aider à nous soulager de tout ce qu’on a vécu.

Policier de profession, ce Kurde de 37 ans, originaire de Souleimaniye, en Irak, est peu à peu devenu, au fil de l’instruction, le représentant d’une partie des familles des victimes :

Contrairement à d’autres parents endeuillés, j’avais conscience que le temps de la justice est long, parfois très long et désespérant, et j’avais aussi ce rôle de les rassurer et de leur dire de ne pas perdre espoir.

« Je regrette cependant que le tribunal n’ait pas relié les deux dossiers, car c’est en réalité une seule et unique affaire », déplore Zana, faisant référence au second volet de l’enquête judiciaire dans lequel sept militaires, cinq membres du Cross Gris-Nez et deux marins du patrouilleur Le Flamant, sont mis en examen pour pour « non-assistance à personne en danger ». Initialement, les deux volets ne constituaient qu’une seule et même affaire, mais, au fil de l’instruction, ils ont été disjoints. « Ce volet est manquant, ajoute le trentenaire, or, c’est celui de la responsabilité des autorités, qui est, selon moi, aussi grande que celle des passeurs. »

L’enquête concernant cette dimension de l’affaire, qui n’est toujours pas close, a été marquée par plusieurs tentatives de déstabilisation. Abdelhak El Idrissi et Julia Pascual, journalistes du Monde, ont ainsi révélé comment les enquêteurs ont subi des pressions venant de la hiérarchie de l’armée2 et comment cette même hiérarchie a informé les militaires mis en cause de leurs futures mises en examen3, déclenchant alors une enquête pour violation du secret de l’instruction, classée toutefois sans suite en mars 2026. « Les autorités françaises chercheraient-elles à camoufler certaines choses ? », s’interroge Zana.

Quarante-six disparus à la frontière franco-britannique

« Ce que nous attendons de ce procès, c’est de savoir ce que sont devenus nos disparus », indique pour sa part Mustafa Mina Nabi, joint par Orient XXI. Avec Twana, son fils Zanyar fait partie des quatre personnes toujours portées disparues depuis le naufrage. « Contrairement aux autres familles de victimes, nous sommes toujours dans l’attente d’informations à propos de Zanyar : une nouvelle qui nous assurerait qu’il soit vivant ou bien le contraire. Jusqu’à maintenant, les autorités françaises et britanniques n’ont apporté aucun élément à ce sujet », se désole le militaire, membre des peshmerga, les forces armées kurdes.

Parmi les victimes du naufrage figurent également le cousin de Zanyar, Mohammed Qadar Abdullahi, âgé de 21 ans, et un ami proche, Rezhwan Yassin Hassan, 19 ans, originaire de Qadr Awa, au nord de Souleimaniye. « Leurs corps ont été rapatriés et ils ont été enterrés dans le cimetière de notre village, se souvient Mustafa. Pendant la cérémonie, qui a duré trois jours, les habitants me demandaient : "Eux, on les a enterrés, mais qu’en est-il pour ton fils ?" C’est une douleur permanente. »

Le fils de Mustafa Mina Nabi, Zanyar, disparu lors du naufrage du 24 novembre 2021.
Le fils de Mustafa Mina Nabi, Zanyar, disparu lors du naufrage du 24 novembre 2021.
© Maël Galisson

« Le corps de Twana n’a jamais été retrouvé. C’est comme s’il manquait un chapitre permettant de clore son histoire », reconnaît de son côté Zana. Si le fonctionnaire de police a fini par admettre la situation, c’est plus compliqué pour le reste de la famille, notamment pour sa mère : « Dès qu’elle apprend par les médias qu’un naufrage similaire a eu lieu quelque part, cela ravive la douleur. » Il ajoute : « Nous avons besoin d’une tombe sur laquelle nous recueillir, cela nous soulagerait et signifierait la fin de l’histoire. »

Les prénoms de Twana et Zanyar sont venus s’ajouter à la liste des exilés disparus en tentant de rejoindre le Royaume-Uni. Selon un décompte du quotidien français Mediapart4, au moins 46 personnes ont disparu à cette frontière entre 2020 et 2024, la majorité au cours de tentatives de traversées de la Manche, dans l’indifférence des autorités. Leurs corps n’ont jamais été retrouvés, laissant des proches, au pays ou en Europe, désemparés face au silence des autorités et plongés dans un douloureux et compliqué travail de deuil.

Avant de réussir à atteindre la frontière franco-britannique à l’automne 2021, Zanyar avait tenté à deux reprises de rallier l’Europe. En 2018, alors âgé de seulement 17 ans, il parvient à entrer sur le territoire bulgare, mais est interpellé, détenu et battu par la police locale, avant d’être expulsé en Irak. Lors de sa deuxième tentative à l’été 2021, il est stoppé par les forces de l’ordre turques et de nouveau renvoyé au Kurdistan. La troisième fois, un passeur lui permet de rejoindre l’Italie par bateau à partir des côtes turques, puis d’atteindre le nord de la France mi-octobre 2021. Son itinéraire prend dramatiquement fin au milieu de la Manche.

Le 23 novembre 2024, à Dunkerque, dans le nord de la France, plusieurs centaines de personnes ont participé à une marche en hommage aux victimes du naufrage survenu trois ans plus tôt.
Le 23 novembre 2024, à Dunkerque, dans le nord de la France, plusieurs centaines de personnes ont participé à une marche en hommage aux victimes du naufrage survenu trois ans plus tôt.
© Felix Vanderdonkt

« Là où nous vivons, c’est l’instabilité permanente, observe Mustafa. Il n’y a pas d’espoir pour la jeunesse dans nos régions, alors ces jeunes cherchent une vie meilleure ailleurs. » De la dictature de Saddam Hussein aux milices djihadistes, en passant par l’invasion de l’Irak par l’armée états-unienne en 2003, le peshmerga considère vivre depuis des années « sous occupation ». Il ajoute : « Et désormais, nous nous retrouvons en plein milieu de la trajectoire des missiles tirés par les États-Unis et l’Iran. » Plusieurs bases états-uniennes présentes sur le territoire du Kurdistan ont ainsi été prises pour cible par l’armée iranienne ces derniers mois ; elles ont été évacuées le 30 septembre.

Des visas refusés aux familles des victimes

« Si les pays européens permettaient à nos jeunes d’obtenir des visas, d’aller travailler puis de revenir sains et saufs, sans difficulté, notre famille ne serait pas aussi bouleversée qu’elle l’est aujourd’hui », poursuit Mustafa. Il a d’ailleurs lui-même fait l’expérience d’un refus de visa en 2024, alors qu’il était pourtant convoqué par la juge d’instruction dans le cadre de la procédure. Le ministère de l’Intérieur considérait que sa demande comportait « un risque de détournement de l’objet du visa à des fins migratoires5 ».

Entre les multiples sous-traitants6 et les documents d’identité à traduire, Mustafa indique à Orient XXI avoir déboursé au total « entre 600 et 700 euros » pour cette demande de visa, qui n’a donc pas abouti. Trois autres familles de victimes étaient dans la même situation. Seul Zana a eu l’opportunité de se rendre au rendez-vous avec la magistrate. Quant au procès actuel, les autorités françaises ont délivré des visas pour neuf représentants de familles qui ont pu participer au début du procès. La durée d’autorisation de séjour n’était toutefois que « d’une dizaine de jours », précise Mustafa, qui n’a assisté qu’aux deux premiers jours du procès, alors que le calendrier des audiences s’est étendu sur plusieurs semaines.

Au terme du procès, six prévenus – quatre Irakiens et deux Afghans – ont été reconnus coupables d’homicides involontaires et condamnés à des peines allant de six à dix ans de prison. Parmi les huit autres hommes qui étaient jugés, l’un a été relaxé, et des peines allant de six mois de prison avec sursis à quatre ans d’emprisonnement ont été prononcées par le tribunal correctionnel de Paris, majoritairement pour aide au séjour irrégulier en bande organisée. « Cette décision est un soulagement pour l’ensemble des parties civiles car elle vient confirmer la responsabilité pénale de passeurs », a réagi pour sa part Me Matthieu Chirez, avocat de 112 parties civiles (sur 120), dont celles de Zana et Mustafa. « Ce n’est toutefois qu’une première étape », a ajouté l’avocat, faisant référence au second volet de l’affaire. Zana l’assure : « Nous nous mobiliserons s’il le faut, mais nous ferons tout notre possible pour que le procès de ce second volet ait lieu. » Au nom des disparus de ce naufrage.

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1Abdelhak El Idrissi et Julia Pascual. « Mort de 27 migrants dans la Manche : les enquêteurs évoquent la “non-assistance à personne en danger” », Le Monde, 22 novembre 2022.

2Abdelhak El Idrissi et Julia Pascual, « Naufrage de migrants dans la Manche en 2021 : les juges d’instruction dénoncent les “tentatives d’intimidation et de représailles” de la hiérarchie militaire sur les enquêteurs », Le Monde, 7 juin 2024.

3Abdelhak El Idrissi et Julia Pascual, « Naufrage de migrants dans la Manche en 2021 : comment la marine nationale a tenté d’interférer dans l’enquête judiciaire », Le Monde, 11 octobre 2023.

4Maïa Courtois, Simon Mauvieux et Maël Galisson, « À Calais, 46 exilés disparus sans laisser de traces depuis 2020 », Mediapart, 6 juin 2026.

5Abdelhak El Idrissi et Julia Pascual, « Naufrage de migrants dans la Manche : l’administration refuse d’octroyer des visas à des familles de victimes convoquées par la justice », Le Monde, 15 mars 2024.

6Michael Pauron, « Visas : les ratés de la sous-traitance à des sociétés privées », Mediapart, 2 novembre 2019.

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