
« Cette poussière est en train de nous tuer. Moi et ma petite sœur ne pouvons plus respirer la nuit », s’alarme Melusi Phakathi, alors qu’il retape sa baraque en tôle de Mountain View. Ce nom édénique désigne un bidonville situé dans le township de Soweto, au sud de Johannesburg. Environ 3 000 personnes vivent au pied d’une colline de poussière de couleur sable qui est le site d’une ancienne mine d’or de la compagnie Pan African Resources1.
Dans les années 1970, plus de la moitié de l’or mondial venait d’Afrique du Sud. Au début des années 1980, la production a commencé à décliner en raison de la complexité de l’extraction dans les zones plus profondes et de la concurrence de pays aux coûts d’extraction moindres. Aujourd’hui, l’Afrique du Sud produit 80 % moins d’or qu’il y a trente-cinq ans. En 20242, elle a extrait 99 tonnes d’or, très loin derrière la Chine (380 tonnes), la Fédération de Russie (330 tonnes) ou l’Australie (284 tonnes).
Désormais, le ministère des Ressources minérales d’Afrique du Sud estime à 6 000 le nombre de mines d’or abandonnées dans le pays, dont plus de 250 à Johannesburg. Dans cette ville tentaculaire, elles sont essentiellement situées au sud, près du township de Soweto. Rien que dans la région du Gauteng, au nord-est de la capitale, environ 1,6 million de personnes vivent au pied de déchets miniers3.
« Même les vaches ne veulent pas boire »
Dimanche 30 novembre 2025. Le vent souffle très fort et draine une poussière qui ne contient pas un gramme d’or mais beaucoup de plomb, de l’uranium, de l’arsenic ou encore du cadmium. Présents dans les roches des galeries minières, ces produits toxiques remontent à la surface quand la pierre est brisée pour en extraire le précieux métal. Ils provoquent chez les habitants des tuberculoses, silicoses, maladies de la peau, cancers, troubles neurologiques, démence, mais aussi des malformations chez les nouveau-nés.
Sur la terre du bidonville rougie par les produits chimiques, des chèvres et des vaches broutent dans des enclos. Quelques flaques d’eau subsistent de la pluie tombée la veille. « Même les vaches ne veulent pas boire de cette eau-là… », se désole Kumbulani. Éleveur depuis deux ans, il fait boire ses bêtes dans une rivière située en contrebas du bidonville. « L’eau y est toujours moins toxique que celle qui se mélange à la poussière ici », raconte-t-il. Il nous apprend que les bêtes étant anormalement maigres, elles sont refusées lors des ventes aux enchères, et que leur lait est refusé par le marché car potentiellement toxique.

Au milieu du chemin, des gamins d’à peine 10 ans jouent avec insouciance. Un jeune homme aux yeux plissés et rougis par la poussière dit avoir une conjonctivite en permanence. Pegwise Mgulula, un homme de 61 ans à la barbe drue et grise, accepte de se confier. Il a 61 ans, et depuis trois mois qu’il vit dans le quartier, il n’arrête pas de tousser : « Je n’ai jamais fumé de ma vie et j’ai mal à la poitrine seulement depuis que je vis ici, vous trouvez ça normal ? Ici, pas un jour ne passe sans que quelqu’un se plaigne de douleur à la poitrine ou de migraines. »

Quelques dizaines de mètres plus loin, Noma Sonto raconte avoir de l’eczéma et des picotements la nuit sur la peau. Cette jeune femme travaille dans un centre d’appels à plein temps mais son salaire ne lui permet pas de louer un logement décent. « Je tousse et je dors très mal la nuit. Ici, il n’y a ni eau courante ni électricité et l’air est toxique, mais au moins il n’y a pas de loyer à payer », explique-t-elle.
Miligani Choun a 45 ans et est mère de deux filles. Elle tousse beaucoup et a très souvent des maux de tête. Il y a quelques semaines, sa fille aînée est tombée malade. En apprenant qu’elle vivait ici, le médecin lui a prescrit un médicament pour « nettoyer ses poumons », selon elle.

À deux kilomètres de Mountain View, les 8 740 habitants4 du quartier de Snake Park respirent de la poussière PM2.5, des particules fines émanant de l’ancienne mine et qui pénètrent profondément dans les poumons. « Ça fait vingt ans que je vais à Snake Park, explique David van Wick, ingénieur au sein de la Benchmarks Foundation et spécialiste de l’industrie aurifère. J’y ai vu des enfants de 16 ans qui paraissent en avoir 2, des enfants avec des têtes énormes, d’autres nés avec un seul bras, ce genre de malformations qu’on a vues à Hiroshima après la bombe nucléaire ou à Fallujah, en Irak, quand les États-Unis ont utilisé des armes à l’uranium. »
Dans le cadre de son documentaire Vert de rage - Afrique du Sud : Townships toxiques5, le journaliste Martin Boudot a fait analyser auprès d’un laboratoire français des cheveux d’habitants, du sable et de l’eau de Mountain View. L’arsenic présent dans le sol est 330 fois plus élevé que le seuil naturel. Les cheveux contiennent 64 fois plus de plomb que la moyenne française. Le taux d’uranium présent dans l’eau est 100 fois supérieur au seuil naturel.
Une tonne d’or contre 100 tonnes d’uranium radioactif
Présent dans la croûte terrestre, l’uranium est radioactif et peut modifier l’ADN, ce qui provoque ces malformations congénitales. Jusqu’aux années 1980, ce minerai est remonté à la surface avec l’industrie aurifère. « On estime à 600 000 tonnes la quantité d’uranium stockée dans les bassins de résidus miniers du Witwatersrand Goldieds6, explique Antony Turton, scientifique environnemental ayant longtemps travaillé pour le gouvernement, dont 400 000 tonnes dans le bassin occidental, principalement réparties sur trois sites : Millsite, Cooke et Doornkop. Dans ces trois sites, la teneur en or est d’environ 0,3 gramme par tonne de résidus, tandis que la teneur en uranium avoisine les 200 g/t. Pour chaque tonne d’or produite, entre 10 et 100 tonnes d’uranium, selon le gisement exploité, étaient rejetés comme déchets. Johannesburg est la ville la plus contaminée au monde par l’uranium. » Officiellement, les terrils miniers autour de Johannesburg contiennent 600 000 tonnes d’uranium. Ils devraient donc être confinés, ce qui est rarement le cas.

Du côté de Pan African Resources, on promet que le terril de Mountain View est en train d’être nettoyé afin de relancer la mine et de créer des emplois. « Vous savez, les déchets miniers de ce site ont commencé à s’accumuler dans les années 1920. En octobre 2022, nous avons commencé à nettoyer le site en enfouissant les déchets dans le sol. Nous allons y arriver mais ça ne se fait pas en un jour », assure à Afrique XXI par téléphone Hethen Hira, chargé de la communication de la compagnie minière. « Cette promesse d’emplois en l’air n’est qu’un moyen de faire taire les habitants sur leur santé », estime de son côté un jeune homme qui, en raison de la crainte de représailles de la part de la compagnie minière, a préféré garder l’anonymat.
Une fois raffiné en lingots, l’or sud-africain part directement vers des centres à Dubaï ou en Suisse, d’où il alimentera, entre autres, la joaillerie européenne. En 2019, 500 000 mineurs et veuves de mineurs sud-africains ont obtenu auprès de la Haute Cour de Johannesburg des compensations financières pour des silicoses et des tuberculoses contractées dans l’industrie aurifère ces cinquante dernières années.
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3Khathutshelo Vincent Mphaga, Wells Utembe et Phoka Caiphus Rathebe, « Radon exposure risks among residents proximal to gold mine tailings in Gauteng Province, South Africa : a cross-sectional preliminary study protocol », Frontiers In Public Health, 8 mars 2024, lire ici.
4D’après une étude de la Benchmarks Foundation datant de 2024.
5Martin Boudot, South Africa, Toxic Townships, Little Big Story, 2018, 53 minutes.
6Water Research Commission, An assessment of sources, pathways, mechanisms and risks of current and future pollution of water and sediments in the Wonderfonteinspruit Catchment, janvier 2006, à lire ici.
9Khathutshelo Vincent Mphaga, Wells Utembe et Phoka Caiphus Rathebe, « Radon exposure risks among residents proximal to gold mine tailings in Gauteng Province, South Africa : a cross-sectional preliminary study protocol », Frontiers In Public Health, 8 mars 2024, lire ici.
10D’après une étude de la Benchmarks Foundation datant de 2024.
11Martin Boudot, South Africa, Toxic Townships, Little Big Story, 2018, 53 minutes.
12Water Research Commission, An assessment of sources, pathways, mechanisms and risks of current and future pollution of water and sediments in the Wonderfonteinspruit Catchment, janvier 2006, à lire ici.