
Le programme officiel du premier sommet Afrique-France organisé dans un pays anglophone les 11 et 12 mai 2026 n’incluait pas les questions militaires. Cependant, on peut facilement imaginer que les questions sécuritaires n’ont pas été absentes des discussions informelles entre certains chefs d’État. En outre, la tenue de ce sommet dans un pays comme le Kenya n’est pas anodine, alors que Nairobi et Paris ont récemment approfondi leur coopération militaire et sécuritaire. Une évolution présentée comme une nouveauté qui, en réalité, n’en est pas vraiment une. De fait, la présence militaire française hors de sa zone d’influence historique – le fameux « pré-carré » – est ancienne.
Il faut pour commencer rappeler que la coopération militaire française répond à des objectifs divers et plus ou moins priorisés selon les États auxquels elle s’adresse : former des militaires (à différents niveaux de la hiérarchie), apporter de l’assistance (de la fourniture de renseignements à l’accompagnement au combat), promouvoir l’industrie de défense française (voire d’autres intérêts économiques) ou donner une traduction concrète à des choix d’alliances stratégiques décidées par les autorités politiques. Elle est revendiquée comme un des principaux outils d’influence de la France en Afrique.
Des ventes d’armes et des massacres
Comme le président Emmanuel Macron y a fait halte en prélude au sommet, commençons par l’Égypte. La coopération militaire y est ancienne, mais son renforcement avec la dictature du maréchal Abdel Fattah al-Sissi est une conséquence directe des importants contrats de ventes d’armes françaises signés ces dernières années : corvettes Gowind, frégates multimissions, premier contrat à l’export pour les Rafales de Dassault (en 2015), ainsi que des blindés, quand bien même ceux-ci avaient déjà été utilisés lors du massacre (près de 1 000 personnes tuées) qui a inauguré la prise du pouvoir des militaires en juillet 2013.
L’ambassade de France dans le pays ne s’en cache pas sur sa page consacrée à sa coopération avec l’Égypte1 : « Initiée lors de la signature des contrats majeurs d’armement de 2015, l’accélération de la coopération militaire franco-égyptienne s’est concrétisée en 2017 par la création d’un Haut Comité Militaire ». Depuis, « la relation de défense est dense et les champs de coopération militaire entre les deux pays sont diversifiés », ce qui induit « des relations étroites et fréquentes entre hautes autorités politiques et militaires et, depuis 2023 la mise en place d’un dialogue stratégique bilatéral (DGRIS) ».
Des notes révélées en novembre 2021 montrent que la hiérarchie militaire française a délibérément profité du coup d’État pour promouvoir le matériel français et pousser les autorités politiques à fermer les yeux sur la répression impitoyable du nouveau régime. C’est également Disclose qui a révélé quelques semaines plus tard le degré de compromission atteint avec l’opération secrète Sirli « initiée en 2015 par l’armée française afin de fournir du renseignement aérien à la dictature du maréchal Abdel Fattah al-Sissi. Des informations qui, sous couvert de lutte contre le terrorisme, ont servi à mener une campagne de bombardements systématiques contre des civils soupçonnés de contrebande dans le désert occidental, à la frontière avec la Libye ». Une coopération criminelle qui s’est poursuivie avec l’aval des présidents François Hollande et Emmanuel Macron malgré les alertes de certains militaires français. Le rapprochement franco-égyptien a également bénéficié d’une convergence de vue sur la guerre civile en Libye, les deux pays ayant conjointement appuyé, avec les Émirats arabes unis, la tentative de prise du pouvoir du maréchal Khalifa Haftar.
Des « avancées » mitigées
Sous la présidence d’Emmanuel Macron, la promotion du matériel militaire ne s’est pas infléchie et explique par exemple les tentatives de rapprochement avec l’Angola. En 2018, un accord de coopération en matière de défense a été signé entre les deux pays. Déjà client d’Airbus pour des hélicoptères, l’Angola avait laissé entendre qu’il pourrait acheter des navires de guerre français2. Mais la coopération a peiné à décoller, au point qu’il a été un temps « question de fermer la mission de défense près l’ambassade de France à Luanda », finalement simplement réduite3. Parmi les programmes mentionnés figurent4 des cycles « d’enseignement du français au profit des membres de la Police nationale et des Forces armées angolaises (FAA) » pour préparer « les stagiaires à participer à des opérations de maintien de la paix ou à des exercices menés en langue française ». Dispositif minimal qui existe dans de nombreux autres pays non francophones.
La France n’a guère eu plus de succès en Éthiopie, où les relations s’annonçaient prometteuses après l’arrivée à la tête du gouvernement d’Abiy Ahmed en 2018, très contesté Prix Nobel de la paix l’année suivante. Une tournée d’Emmanuel Macron en mars 2019 (à Djibouti, en Éthiopie et déjà au Kenya) a été l’occasion de renforcer la coopération sécuritaire et économique entre les deux pays et de signer un accord de partenariat en matière de défense, avec une grosse enveloppe de l’aide publique au développement dans la corbeille. En vue : la reconstitution d’une marine éthiopienne et le développement de l’aviation militaire.
Mais lorsque l’accord a été ratifié par le Parlement éthiopien, en juin 2021, la guerre au Tigray faisait rage, et les crimes de guerre de l’armée éthiopienne étaient déjà documentés. À l’époque, Mediapart5 avait « questionné dès janvier 2021 […] sur la nature de la coopération de défense française avec l’Éthiopie » et sur son devenir. Le ministère des Armées n’avait répondu « que cinq mois plus tard, le 18 mai, après huit relances écrites », rapportait le journal d’investigation, assurant mensongèrement ne pas avoir livré d’armes à Addis-Abeba.
Au regard de la situation et des nombreuses exactions commises par l’armée éthiopienne, la France a finalement préféré suspendre l’accord militaire en août 2021. Il ne semble pas avoir été réactivé à ce jour, en dépit d’un nouveau voyage de Macron dans le pays en décembre 2024, et d’un autre au retour du sommet de Nairobi le 13 mai 2026. En cause, peut-être, la géopolitique de la Corne de l’Afrique et la question conflictuelle de l’accès à la mer de l’Éthiopie, la France ayant d’autres alliances à ménager dans la région (Égypte, Djibouti).
L’océan Indien dans le viseur
Un peu plus au sud, en revanche, les relations économiques et militaires entre la France et le Kenya n’ont cessé de se développer. Le président Uhuru Kenyatta avait déjà accueilli le « One Summit Planet » cher à Macron en mars 2019. En 2023, un accord de coopération maritime a été signé6 alors que, « depuis 2004, Paris forme des militaires kényans au Collège interarmées de défense (CID) de Paris », expliquait Africa Intelligence en mai 2024.
Fin 2025, enfin, un accord de coopération en matière de défense a été conclu, essentiellement axé sur la coopération maritime et sur l’échange de renseignements. La formation au maintien de la paix (pour participer à des missions de l’ONU ou de l’Union africaine) se poursuit, comme avec d’autres forces de la région. Elle est dispensée par les militaires des Forces françaises de Djibouti (dernière grosse base militaire française sur le continent). Des exercices maritimes conjoints sont également prévus avec les Forces armées de la zone sud de l’océan Indien (Fazsoi) basées à La Réunion et à Mayotte, forces qui mènent aussi des exercices conjoints avec l’Afrique du Sud.
À noter que l’accord de coopération a fait l’objet d’un véritable travail d’amendement de la part des parlementaires… kényans. Les élus français n’ont pas ce privilège – et ne le réclament d’ailleurs pas, à quelques rares exceptions. L’opinion publique kényane a en effet été échaudée par des exactions impunies commises par les soldats britanniques, qui disposent d’une base dans le pays.
Pour le Kenya, qui a ratifié l’accord de défense avec la France en même temps que quatre autres accords (avec la République tchèque, la Chine, l’Éthiopie et le Zimbabwe), il s’agit surtout de diversifier ses partenaires alors que les troupes anglaises ont mauvaise presse et que la relation avec les États-Unis est jugée imprévisible. Il s’agit peut-être également de monnayer, comme à Djibouti, une position maritime stratégique convoitée par des puissances militaires étrangères. L’Italie et l’Allemagne sont également sur les rangs pour des accords similaires.
Le bon filon de la « guerre contre le terrorisme »
Quelques années auparavant, en 2010, la France avait déjà discrètement coopéré7 avec le Kenya pour le soutenir dans ses opérations menées contre les Shebabs en Somalie. La « guerre contre le terrorisme » explique en effet nombre de rapprochements opérés avec certains pays, à deux périodes différentes. D’abord sous Hollande : alors que le passage de l’opération Serval (au Mali) à l’opération Barkhane (Mali, Burkina Faso, Niger, Mauritanie, Tchad) en 2014 annonce déjà une forme d’enlisement, le président français prétend étendre la zone d’opération des armées françaises et propose ses services au Nigeria dès 2015. Début 2016, il se rend à Abuja et « se pose en parrain militaire de la lutte contre Boko Haram », selon Le Monde8. L’organisation djihadiste menace également le Niger et le Tchad, où l’armée française est présente (ainsi que le Cameroun, un autre pays de son « pré carré »). La France fournit du renseignement aérien et satellitaire au Nigeria, ainsi que des formations menées par la Direction du renseignement militaire (DRM).
Fin avril de la même année, le ministre de la Défense, Jean-Yves Le Drian, fait à son tour le voyage pour signer une « lettre d’intention » en vue d’un futur accord de coopération militaire, qui doit également inclure « la lutte contre l’insécurité maritime » dans le golfe de Guinée (où la production pétrolière est importante). « La France a une grande influence sur tous les pays » francophones de la région, déclare son homologue nigérian pour expliquer la signature de l’accord. Il s’agit aussi d’aplanir les difficultés de fonctionnement de la Force multinationale mixte (FMM), qui rassemble les pays frontaliers pour combattre Boko Haram et que la France voudrait voir renforcée.
Bien sûr, il est également question de ventes d’armes : « On va les aider à identifier leurs besoins et les procédures d’acquisition », expliquait une source française à l’AFP. « Les forces nigérianes ont souvent eu des problèmes pour se procurer du matériel, notamment en raison de [leur] mauvaise réputation en matière de respect des droits de l’homme et de problèmes de corruption », commente alors le journaliste Laurent Lagneau dans Opex360.com9. La France, qui mène une opération maritime permanente dans le golfe de Guinée (opération Corymbe), a par la suite mené quelques exercices conjoints avec le Nigeria et fait du pays son deuxième client d’armes dans la région (derrière le Sénégal), mais l’accord de partenariat en matière de défense n’a pas abouti.
« Réarticuler » hors du « pré carré »
La deuxième phase commence avec le départ contraint de l’armée française d’un certain nombre de pays subsahariens (le Mali en 2022, le Burkina Faso et le Niger en 2023, le Sénégal et le Tchad en 2025). La France tente alors de « réarticuler » son dispositif militaire africain et de redonner davantage d’importance à la coopération militaire afin de compenser la diminution de ses forces présentes sur des bases ou en opex (opération extérieure). Désormais, elle offre ses services à davantage de pays menacés par le djihadisme.
Avec le Ghana, la coopération militaire est restée limitée à la formation au maintien de la paix et à l’enseignement du français. Avec le Nigeria, en revanche, elle a été remise au goût du jour. Le nouveau président nigérian Bola Tinubu et son homologue français se sont rapprochés à l’occasion des putschs au Sahel, les deux ayant appuyé le projet d’intervention militaire de la Cedeao après le renversement de Mohamed Bazoum au Niger, en 2023. Lors de la tentative de coup d’État au Bénin en décembre 2025, la France est intervenue militairement en concertation avec le Nigeria, qui a pilonné le camp des mutins grâce à du renseignement français.
Le président nigérian, qui craint visiblement une déstabilisation dans un contexte sécuritaire très dégradé, ne cesse de lancer des appels à l’aide. En janvier 2026, le général français Pascal Ianni, patron du Commandement pour l’Afrique (CPA), a été dépêché à Abuja, suivi en avril par le chef d’état-major particulier du président Macron. La lutte contre Boko Haram dans le nord du pays relève toujours de la coopération avec les Britanniques et les États-Uniens, et reste marquée par des crimes de guerre épouvantables commis par les forces nigérianes. Mais à l’ouest, les forces spéciales françaises mènent avec les forces nigérianes et béninoises « des opérations coordonnées le long de la frontière entre les deux pays. Elles visent en particulier les leaders du groupe Ansaru, affilié à Aqmi [Al-Qaeda au Maghreb islamique », selon Africa Intelligence10. Le Nigeria a également « octroyé un droit de survol de son territoire » pour permettre à la France de lui fournir du renseignement aérien.
Une extension limitée
Si elle se développe dans les pays non francophones, la coopération militaire française peine néanmoins à se tailler une place significative aux côtés des partenariats militaires déjà existants et parfois anciens, conclus avec d’autres anciennes puissances coloniales, ou avec les États-Unis, la Russie, la Chine et désormais la Turquie. Cette coopération pour l’heure limitée ne lui permet pas d’exercer une influence, voire de créer des situations de dépendance comparables à celles qui ont existé ou qui persistent encore dans certains pays francophones, ni de s’ingérer dans des conflits ou des crises politiques internes.
La différence est également visible dans la répartition des coopérants militaires sur le continent. Quelques-uns sont détachés dans des écoles militaires de pays non francophones, mais parmi les dix-sept Écoles nationales à vocation régionale (ENVR) qui dépendent de la Direction de la coopération de sécurité et de défense (DCSD) et que la France a implantées en Afrique depuis les années 1990, aucune n’est située hors des pays francophones.
Certes, le missilier MBDA et le droniste Delair, appuyés par le groupe parapublic français Défense Conseil International (DCI), la Direction générale de l’armement (DGA) et la Direction générale des relations internationales et de la stratégie (DGRIS), poussent conjointement à la création d’une académie de drones à Gaborone11, la capitale botswanaise, qui serait destinée, selon Africa Intelligence, « aussi bien à la Botswana Defence Force (BDF) […] qu’aux forces de police et de maintien de l’ordre […] en provenance du Botswana, mais aussi des pays voisins, tels que l’Afrique du Sud, l’Angola, le Malawi, le Mozambique, la Namibie et la Zambie ». Mais, pour l’heure, il reste bien une spécificité du « pré carré » en matière de coopération militaire.
Vous avez aimé cet article ? Association à but non lucratif, Afrique XXI est un journal indépendant, en accès libre et sans publicité. Seul son lectorat lui permet d’exister. L’information de qualité a un coût, soutenez-nous (dons défiscalisables).
Les articles présentés sur notre site sont soumis au droit d’auteur. Si vous souhaitez reproduire ou traduire un article d’Afrique XXI, merci de nous contacter préalablement pour obtenir l’autorisation de(s) auteur.e.s.
1Voir « La France en Égypte », « La coopération militaire et de défense ».
2« Le président angolais João Lourenço : accordons “le bénéfice du doute” à Kabila », RFI, 31 mais 2018.
3Théo Noguera, « Comment João Lourenço choisit avec soin ses attachés de défense à l’étranger », Africa Intelligence, 28 avril 2023.
4Post de l’ambassade de France en Angola, 11 mars 2026.
5Justine Brabant, « Éthiopie : le double jeu de la France », Mediapart, 24 juin 2021.
6« Accord de défense : la balle est dans le camp de Paris », Africa Intelligence, 13 mai 2024.
7Jean Guisnel, « Comment les Français aident le Kenya dans son offensive en Somalie », Le Point, 25 octobre 2011.
8Cyril Bensimon, « À Abuja, François Hollande se pose en parrain militaire de la lutte contre Boko Haram », Le Monde, 15 mai 2016.
9« La France et le Nigéria renforcent leur coopération militaire », Opex360.com, 29 avril 2016.
10Pierre-Elie de Rohan Chabot, Thibaut Lanchon, Maxime Paszkowiak, « Comment Paris soutient Abuja et Cotonou contre les groupes djihadistes », Africa Intelligence, 27 avril 2026.
11« Les français MBDA et Delair veulent implanter une école de drones à Gaborone », Africa Intelligence, 10 avril 2026.
12Voir « La France en Égypte », « La coopération militaire et de défense ».
13« Le président angolais João Lourenço : accordons “le bénéfice du doute” à Kabila », RFI, 31 mais 2018.
14Théo Noguera, « Comment João Lourenço choisit avec soin ses attachés de défense à l’étranger », Africa Intelligence, 28 avril 2023.
15Post de l’ambassade de France en Angola, 11 mars 2026.
16Justine Brabant, « Éthiopie : le double jeu de la France », Mediapart, 24 juin 2021.
17« Accord de défense : la balle est dans le camp de Paris », Africa Intelligence, 13 mai 2024.
18Jean Guisnel, « Comment les Français aident le Kenya dans son offensive en Somalie », Le Point, 25 octobre 2011.
19Cyril Bensimon, « À Abuja, François Hollande se pose en parrain militaire de la lutte contre Boko Haram », Le Monde, 15 mai 2016.
20« La France et le Nigéria renforcent leur coopération militaire », Opex360.com, 29 avril 2016.
21Pierre-Elie de Rohan Chabot, Thibaut Lanchon, Maxime Paszkowiak, « Comment Paris soutient Abuja et Cotonou contre les groupes djihadistes », Africa Intelligence, 27 avril 2026.
22« Les français MBDA et Delair veulent implanter une école de drones à Gaborone », Africa Intelligence, 10 avril 2026.