La lettre hebdomadaire #214

Dix ans après Zouhoura, violences sexuelles et impunité masculine au Tchad

Aux yeux du monde (2024), par Langsoumna Valambi (Tchad).
© artmajeur.com

DANS L’ACTU

DIX ANS APRÈS ZOUHOURA, VIOLENCES SEXUELLES ET IMPUNITÉ MASCULINE AU TCHAD

Il y a dix ans, le 8 février 2016, les fils de quelques familles parmi les plus puissantes du Tchad kidnappent et violent une lycéenne de 16 ans dans la capitale, N’Djamena. La lycéenne dénonce publiquement le viol qu’elle a subi. Son intervention déclenche une vague de protestation. Des jeunes femmes et hommes défilent dans les rues de plusieurs villes du pays pour manifester leur colère avec le slogan « Justice pour Zouhoura ». Il s’agit de la première grande mobilisation autour des violences sexuelles au Tchad. Pour la première fois, leur ampleur est publiquement reconnue.

Poursuivant son travail sur la violence au Tchad, la politiste française Marielle Debos revient sur ces mobilisations dans un article qui vient de sortir : « The logics of protection : masculinism and Orientalism in a girl-saving campaign in Chad » (International Feminist Journal of Politics, vol. 28, n° 1, 2026). À partir d’une enquête inédite, elle pose une question à la fois dérangeante et importante : comment des groupes politiques instrumentalisent-ils la lutte contre les violences sexuelles ? En décortiquant la campagne « Justice pour Zouhoura », et sa récupération, elle démontre les ressorts masculinistes mais aussi orientalistes des campagnes qui visent à « sauver » les Africaines.

Car cette victoire féministe reste en demi-teinte. Si les auteurs du crime ont bien été jugés et condamnés, ils n’ont jamais purgé leur peine. Le jugement avait une fonction symbolique et visait à prouver que personne au Tchad n’est « intouchable ». Dans le pays, l’impunité des « intouchables », des hommes puissants qui détiennent le pouvoir politique et militaire, est une question sensible.

Ensuite, la mobilisation des jeunes et des organisations de femmes est rapidement instrumentalisée par des hommes politiques. Ceux-ci sont autant du côté du pouvoir que de l’opposition. En analysant les actions et les discours politiques autour du viol, Marielle Debos montre comment les mobilisations féministes peuvent être récupérées par des hommes politiques. Pendant la campagne « Justice pour Zouhoura », les opposants et les militants en exil ont fait de la victime le symbole de la nation violée par les « intouchables », c’est-à-dire par les hommes forts autour du président Idriss Déby Itno. Ils ont mis sur le devant de la scène l’impunité accordée aux « intouchables », tout en dissimulant une autre forme d’impunité : l’impunité masculine généralisée pour les crimes sexuels et les violences de genre. Les opposants et les activistes ont en outre insisté sur la vulnérabilité des filles et des femmes et, ironie de la situation, ont décrit l’ampleur des violences sexuelles comme une crise qui devrait être résolue par les hommes. En se présentant comme des protecteurs autoproclamés de l’honneur des femmes, les hommes ont cherché à préserver la respectabilité patriarcale et l’ordre social genré.

La campagne « Justice pour Zouhoura » prend une dimension internationale lorsque des femmes politiques prennent position sur le sujet, en France et en Europe. Parmi les organisations féministes mobilisées pour la cause, la chercheuse cite « Regards de femmes » (France), connue pour ses positions anti-voile islamophobes. Là aussi, derrière la solidarité affichée, il y a une récupération de la cause de la lutte contre le viol. Les femmes africaines sont présentées de manière stéréotypée, comme soumises à la tradition et à la violence.

En s’appuyant sur les travaux en études de genre (notamment des États-Uniennes Sharon Marcus et Iris Marion Young), Marielle Debos réfléchit aux réponses protectionnistes, c’est-à-dire à la logique selon laquelle les femmes sont incitées à renoncer à leur distance critique et à leur autonomie, en échange de protection. Ce marché symbolique inégal entre des hommes érigés en protecteurs et des femmes protégées malgré elles est au cœur des logiques masculinistes. Quand des féministes occidentales interviennent dans des campagnes transnationales pour « sauver » les Africaines, elles s’inscrivent aussi dans une logique protectionniste – qui n’est certes pas masculiniste, mais résolument orientaliste.

L’épilogue du texte est plus optimiste. Il rappelle qu’en dépit des récupérations le mouvement « Justice pour Zouhoura » a permis de briser le silence qui entourait les violences sexuelles et a ouvert la voie à des avancées pour les droits des femmes. Il y a désormais au Tchad une nouvelle génération d’activistes féministes. Ces dix dernières années, elles ont organisé des manifestations et des campagnes en ligne. Elles ont réussi à faire entendre leur voix et à faire avancer le combat contre les violences faites aux femmes.
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À ÉCOUTER

LES VIOLENCES POLICIÈRES ENRIE SUR FRANCE CULTURE

L’émission Culture Monde, produite par la journaliste Julie Gacon sur les antennes de France Culture, a consacré une série sur les violences policières. L’épisode du 29 janvier s’arrête sur le Sénégal : de mars 2021 à février 2024, les troubles politiques, dans le contexte d’une volonté du président Macky Sall de faire un troisième mandat, ont fait entre 65 et 79 morts, dont 51 par balle.

Le sociologue Djibril Diop, auteur de La Police sénégalaise face aux défis sécuritaires du XXIe siècle (L’Harmattan, 2022), et Ousmane Diallo, chercheur principal au bureau Afrique de l’Ouest et Afrique centrale d’Amnesty International à Dakar et membre du comité éditorial d’Afrique XXI, sont les invités de cette émission, qui fait notamment le point sur les forces de sécurité qui ont encadré les manifestations, que ce soit la police, la gendarmerie, ou les « nervis » sans uniforme (dont on ne sait toujours pas s’ils étaient ou non à la botte de l’ancien président)…

À la suite d’une loi d’amnistie (la cinquième depuis l’indépendance du Sénégal, en 1960) votée en mars 2024 (les députés du parti d’Ousmane Sonko, Pastef, se sont abstenus), à destination de tous les acteurs des violences (forces de sécurité comme manifestants), il semble aujourd’hui improbable que justice soit rendue un jour. En 2023, Afrique XXI avait consacré un article sur la question de l’impunité de la police à propos des manifestations de mars 2021. Malgré ses promesses de campagne, Pastef, désormais majoritaire à l’Assemblée, n’a toujours pas abrogé cette loi d’amnistie (qui n’est pas censée concerner les crimes de sang et les tortures). Il a, en revanche, mis en place une assistance financière (15 000 euros par famille de victime et 750 euros par blessé).

Afin de ne pas oublier celles et ceux qui ont perdu la vie, d’en recenser précisément le nombre et de recueillir des témoignages qui alimenteront, peut-être, de futures enquêtes policières, une quarantaine de journalistes, cartographes et spécialistes des données se sont réunies au sein du collectif « Cartografreesenegal ». L’un des initiateurs, Moussa Ngom, intervient également à la fin de l’émission. « Les chiffres sont abstraits, mais quand on met une photo derrière, les gens se sentent davantage concernés », explique le journaliste, dont le travail consiste, aussi, à reconstituer l’histoire des victimes, désormais toutes réunies dans un mémorial virtuel.

À écouter : Culture Monde, « Au Sénégal, une répression classée sans suite ? », France Culture, 29 janvier 2026, à écouter ici.


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LES ARTICLES DE LA SEMAINE

La reconnaissance du Somaliland par Israël, une décision à double tranchant
Analyse Cette décision offre aux représentants somalilandais une opportunité inédite de promouvoir l’indépendance du pays, sans toutefois lui garantir d’importantes retombées diplomatiques et économiques. L’insertion d’Hargeisa à un arc régional israélo-émirien lui assure une centralité géopolitique nouvelle, tout en risquant de lui aliéner durablement d’autres acteurs régionaux et internationaux.
Par George Macaire Eyenga

Togo, Ghana, Burkina Faso... La Chine au coeur d’un trafic de peaux d’âne
Enquête Des villages du nord du Togo aux campagnes du Ghana et du Burkina Faso, les ânes disparaissent, victimes d’un commerce transfrontalier illégal pour alimenter la demande chinoise de peaux. Celles-ci sont destinées à la fabrication de l’ejiao, une gélatine utilisée dans la médecine traditionnelle.
Par Robert Kanssouguibe Douti et Truth Reporting Post

Nersès Nalbandian, parrain oublié de la musique éthiopienne
Musique Ce rescapé du génocide arménien a exercé une influence majeure en Éthiopie sur le « Swinging Addis » des années 1960, participant à la création d’orchestres, formant des générations de musiciens et laissant derrière lui des centaines de partitions. Alors qu’il n’a jamais eu la notoriété d’un Mulatu Astatke, un album de la série « Éthiopiques » lui rend hommage.
Par Fabien Mollon

IN ENGLISH

Israel’s recognition of Somaliland : a double-edged sword
Analysis This decision offers Somaliland representatives an unprecedented opportunity to promote the country’s independence, without, however, guaranteeing significant diplomatic or economic dividends. Hargeisa’s integration into an Israeli-Emirati regional arc secures a new geopolitical centrality for the territory, while risking the long-term alienation of other regional and international actors.
By Brendon Novel

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