Cinquante ans après Carlota en Angola, les Cubaines se rappellent

Histoire · Lorsque le Mouvement populaire de libération de l’Angola a sollicité un soutien pour lutter contre des menaces intérieures et extérieures, en premier lieu sud-africaine, La Havane a répondu présent. L’opération a pesé sur le destin de l’Afrique australe et profondément marqué les Cubaines.

Cette image en trois parties présente des scènes historiques. 1. À gauche, un groupe de soldats est rassemblé autour d'un véhicule militaire. Certains portent des uniformes, d'autres des vêtements civils. Ils affichent des expressions de fierté et de camaraderie. En arrière-plan, on voit un drapeau qui flotte. 2. Au centre, deux hommes se tiennent côte à côte, discutant. L'un d'eux, identifiable par sa barbe et sa casquette, semble être une figure importante. Leur posture suggère une atmosphère de victoire ou de détermination. 3. À droite, une scène dynamique montre des soldats levant un drapeau sur un véhicule militaire. L'ambiance est triomphante, remplie d'énergie et de passion, illustrant un moment de célébration ou de conquête. L'ensemble de ces images évoque des thèmes de lutte, de solidarité et de moments décisifs dans l'histoire.
Soldats cubains en Angola. Au centre, Fidel Castro et Agostinho Neto.
© DR / Joaquín Viñas / Afrique XXI

Un demi-siècle après l’opération Carlota, la mission militaire et civile menée par Cuba en Angola entre 1975 et 1991, Juan Enrique Igarza et Fernando Gastón, 72 ans, en parlent encore avec une fierté intacte. Ces deux anciens membres de cette épopée se définissent comme des internationalistes, partisans de l’idéal cubain d’une solidarité entre les peuples, et restent profondément attachés aux valeurs nées des luttes d’indépendance, portées notamment par la figure d’Ernesto « Che » Guevara.

« L’image que nous, Cubains, gardons de cette opération reste indissociable de celle des martyrs et des héros », confie Juan Enrique Igarza, qui rappelle que, enfants, les Cubaines grandissaient sous la devise « Pionniers pour le communisme. Nous serons comme le Che. » « La vie m’a donné l’occasion d’accomplir » cette mission, dit-il, notamment en Angola.

Fernando Gastón a lui toujours l’impression d’avoir pris part à un moment d’ampleur historique. « Grâce au soutien apporté par Cuba au Mouvement populaire de libération de l’Angola [MPLA], il a été possible de repousser l’avancée de la colonne blindée sud-africaine venue du sud du pays. » Il poursuit :

Nous avons également réussi à contrer l’incursion, au nord, de troupes d’élite zaïroises, du Front national de libération de l’Angola [FNLA] et de mercenaires de plusieurs nationalités appuyés par des Sud-Africains. L’intrusion des forces zaïroises dans l’enclave de Cabinda a elle aussi pu être stoppée.

En 1975, à la suite de la révolution des Œillets de 1974 au Portugal, l’Angola accède à l’indépendance. Mais le pays se déchire entre groupes armés rivaux soutenus par des acteurs régionaux et internationaux.

À la veille de l’indépendance, le MPLA contrôlait la capitale et entretenait des liens étroits avec d’autres mouvements anticoloniaux comme le Congrès national africain (ANC) de Nelson Mandela, en Afrique du Sud, l’Organisation du peuple du Sud-Ouest africain (Swapo), en Namibie, ou encore le Front de libération du Mozambique (Frelimo), au Mozambique. À l’approche de la proclamation de l’indépendance, fixée au 11 novembre 1975, le MPLA faisait face à des offensives du FNLA de Holden Roberto qui avait quitté la coalition de transition (composée également de l’Union nationale pour l’indépendance totale de l’Angola, l’Unita de Savimbi) pilotée par les Portugais.

« Un appel urgent à la solidarité internationale »

Pour accélérer la chute du parti d’Agostinho Neto, le régime sud-africain décide d’intervenir directement depuis la Namibie occupée. L’armée de l’apartheid soutient Holden Roberto dans l’espoir que la prise rapide de Luanda par le FNLA permette d’installer un gouvernement allié. Pretoria y voyait l’occasion d’assurer la continuité de son occupation de la Namibie et de renforcer son influence sur l’ensemble de l’Afrique australe. Cette offensive mettait en péril non seulement la révolution angolaise, mais aussi l’ensemble des mouvements de libération dans la région.

Dans un article consacré à l’opération Carlota, publié en 1977, l’écrivain colombien et Prix Nobel de littérature Gabriel García Márquez écrivait :

Les dirigeants du MPLA, formés pour la guérilla mais non pour une guerre de grande ampleur, comprirent alors que cette conspiration réunissant les pays voisins, soutenue par les moyens les plus rapaces et dévastateurs de l’impérialisme, ne pouvait être vaincue sans un appel urgent à la solidarité internationale.

Après avoir discrètement sondé les Algériens et les Yougoslaves, pour qui les conditions d’une intervention n’étaient pas complètement réunies, les Angolais se tournent vers Cuba, un pays qui, depuis des années déjà, accompagne leur lutte pour l’indépendance.

L’île caribéenne, soumise depuis 1960 à une guerre économique menée par les États-Unis, soutenait depuis longtemps le MPLA par l’instruction et l’encadrement des forces de ce dernier, les volontaires et des anciens commandos angolais de l’armée portugaise qui avaient fait allégeance au mouvement et . Mais ces appuis, également techniques, médicaux et de formation, ne suffisaient plus. Le 3 novembre 1975, le dirigeant du mouvement, Agostinho Neto, sollicite Fidel Castro pour obtenir un soutien militaire. La réponse est rapide et positive. « Le Parti communiste de Cuba a pris sa décision sans vaciller », écrit Gabriel García Márquez.

Un soutien aux mouvements de libération dans le monde

La date de lancement, le 5 novembre, et le nom de l’opération qui a mobilisé en plusieurs phases 40 000 hommes, Carlota, sont choisis par Fidel Castro en référence au jour où, en 1843, l’esclave Carlota Lukumi, d’originie yorouba, a conduit machette à la main une insurrection restée dans l’Histoire. Cette figure de la rébellion de la sucrerie de Triunvirato a été assassinée en 1844 par les autorités coloniales espagnoles. Depuis, son nom est associé à la résistance afrodescendante à Cuba.

Plus tard, de nombreux témoins ont affirmé que les milliers d’hommes déployés obéissaient aux directives de Moscou, qui y aurait vu là l’occasion de s’opposer aux États-Unis dans le cadre de la guerre froide. Mais, selon notamment Piero Gleijeses1, l’URSS n’était pas favorable pour participer à cette opération, dont le succès n’était selon elle guère assuré, à un moment où Moscou discutait avec Washington du deuxième traité de limitation des armes stratégiques (Strategic Arms Limitation Treaty). Cuba lance donc l’opération Carlota avec ses propres moyens, en faisant appel aux pays africains amis (Guinée-Conakry, Congo-Brazzaville...) pour ravitailler leurs avions – incapables d’atteindre l’Angola directement.

Si Luanda s’est tourné vers La Havane, c’est autant en raison de leur proximité idéologique que du rôle singulier joué par l’île dans les luttes anticoloniales. Dès les années 1960, Cuba avait adopté une politique active de soutien aux mouvements de libération en Amérique latine, en Afrique et en Asie. La Conférence tricontinentale de La Havane, en 1966, avait d’ailleurs formalisé cette orientation en affirmant pleinement la solidarité cubaine avec les mouvements révolutionnaires et émancipateurs du Sud.

Cuito Cuanavale et le démantèlement de l’apartheid

Grâce à la mobilisation cubaine, le MPLA parvient à contenir la menace immédiate et à éviter la chute de Luanda. Après le retrait du Zaïre et de l’Afrique du Sud, en 1976, les forces cubaines sont demeurées en Angola pour appuyer le gouvernement. Dans les années qui suivent, l’Afrique du Sud intensifie ses bombardements dans le sud de l’Angola depuis ses positions installées dans le Sud-Ouest africain, tandis que l’Unita, armée et entraînée en Namibie, harcelait les troupes cubaines et angolaises à travers des embuscades et des raids.

En janvier 1988, plus de 50 000 cubains sont de nouveau intervenus pour apporter un soutien militaire face à Pretoria. Cette opération a mené à la bataille de Cuito Cuanavale durant laquelle les forces du MPLA sont parvenues à contenir l’offensive de l’armée sud-africaine grâce au soutien des renforts cubains. Face à un armement sud-africains sophistiqué, dont des tanks de nouvelle génération, des moyens amphibiens, des canons de longue portée, des Mirages 3... Les Cubains ont été déterminants, notamment parce qu’ ils ont fini par convaincre l’URSS de livrer de l’armement à la hauteur de la menace, dont des Mig 23.

Les négociations entre l’Angola, Cuba et l’Afrique du Sud vont durer plusieurs mois au cours desquels Pretoria va continuer à harceler les forces angolaises. Après les accords de New York de décembre 1988, les forces sud-africaines se sont retirées de Namibie, et l’État d’apartheid est entré dans une phase de démantèlement. Deux ans plus tard, le 11 février 1990, Nelson Mandela est libéré. En 1994, il est élu président de la République.

La mission cubaine en Angola ne s’est pas limitée à l’appui militaire. Elle s’est accompagnée d’un vaste effort civil pour contribuer à la reconstruction de l’État postcolonial. Des centaines de médecins, architectes et enseignants se sont portés volontaires pour de longues périodes, perpétuant une tradition cubaine de solidarité non militaire. Arrivée en 1983 pour enseigner à l’École d’architecture de l’Université Agostinho-Neto, à Luanda, Lohania Aruca se souvient que « la mission des collaborateurs civils était risquée » puisque le pays était en guerre (même si la capitale Luanda a été épargnée par les affrontements jusqu’à la reprise de la guerre civile en 1992).

« S’interroger sur la réalité des solidarités aujourd’hui »

Malgré ce contexte, le contingent civil cubain a joué un rôle décisif dans la construction intellectuelle et institutionnelle du jeune État. La mission était animée d’un profond internationalisme. « Nous transférions ainsi en Angola une partie essentielle du savoir technologique de haut niveau développé à Cuba », souligne Lohania Aruca. Les coopérants ont aussi participé, dans un cadre défensif, à la formation de soldates angolaises et à la protection de missions internationales (dont des installations pétrolières états-uniennes au Cabinda...).

Pour Amzat Boukari-Yabara, historien spécialiste du panafricanisme, l’opération Carlota et la bataille de Cuito Cuanavale constituent l’un des moments majeurs de l’histoire des luttes de libération du continent africain et témoignent de la possibilité concrète de victoires.

C’est extrêmement important de se former aux victoires historiques. Cela permet de comprendre que, hier, l’Afrique a été capable de vaincre les pires régimes de l’histoire du XXᵉ siècle, comme le régime d’apartheid sud-africain. Il n’y a donc aucune raison qu’au XXIᵉ siècle nous ne soyons pas capables de vaincre des régimes qui, à mon sens, sont plus faibles que ceux qu’on a pu vaincre dans le passé.

Selon lui, ce que Cuba a accompli en Afrique « doit nous inspirer et doit aussi nous interroger sur la réalité des solidarités aujourd’hui ».

Animés « par la vérité et par des idées »

L’ancien membre de l’opération Juan Enrique Igarza partage cette analyse. Il considère que la victoire des troupes internationalistes cubaines, aux côtés des forces angolaises et du Swapo, a établi un précédent en démontrant, sur le champ de bataille, qu’aucune armée n’est invincible dès lors qu’en face des hommes et des femmes sont animées « par la vérité et par des idées ».

Dans les années 1980, l’enthousiasme initial suscité par l’internationalisme cubain a commencé à s’effriter, notamment avec la montée du nombre de victimes (selon les sources, la coopération cubaine pourrait avoir provoqué la perte de 10 000 Cubaines) et l’apparition de rumeurs, comme celle attribuant l’épidémie de dengue de 1980 au retour des volontaires internationaux en Afrique.

L’élan patriotique est ravivé en 1988 après la victoire à Cuito Cuanavale contre l’armée sud-africaine. Le sentiment d’orgueil a grandi au fur et à mesure que l’importance de cette victoire est devenue évidente. La crise des années 1990 a cependant mis un terme à la capacité de Cuba de poursuivre ses politiques internationalistes à grande échelle : la solidarité a été limitée à l’aide en cas de catastrophes naturelles et à la formation gratuite d’étudiants du Sud global.

La rupture avec l’idéal des débuts

Les opérations extérieures de Fidel Castro suscitent aujourd’hui des sentiments ambivalents à Cuba. Certains en sont fiers quand d’autres y voient une entreprise qui a relégué au second plan les difficultés quotidiennes des Cubains. Cette politique étrangère ambitieuse a été menée avec des ressources très limitées. Lorsque l’effondrement soviétique a plongé Cuba dans une décennie de privations extrêmes, cet investissement est devenu encore plus lourd.

Parallèlement, l’Angola n’a pas évolué conformément aux idéaux défendus par les premiers théoriciens du MPLA. Le pays a engagé une libéralisation de son économie, accompagnée d’un abandon progressif de ses ambitions de justice sociale. Après la mort d’Agostinho Neto, en 1979, José Eduardo dos Santos a pris le pouvoir et a dirigé le pays pendant trente-huit ans (dont vingt-quatre de guerre). Son mandat, marqué par des accusations de corruption, s’est achevé en 2017 et a laissé un pays inégalitaire, où la moitié de la population vit au-dessous du seuil de pauvreté.

Aucun des anciens coopérants interrogés n’est retourné en Angola depuis la fin de leur mission. Le virage angolais, qui s’est depuis tourné vers la Chine et les pays occidentaux, est, selon, Fernando, un choix souverain respecté par les Cubaines. Juan Enrique rappelle, quant à lui, que « tout État dispose du droit inaliénable de déterminer son propre destin et ses alliances, sans ingérence extérieure ». Si ce principe lui paraît fondamental, il regrette néanmoins qu’en hommage à son histoire et à ses morts l’Angola ne soit pas resté fidèle au chemin qui a conduit à son émancipation.

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1Visions of Freedom : Havana, Washington, Pretoria, and the Struggle for Southern Africa, 1976–1991. Chapel Hill, NC : University of North Carolina Press, 2013.

2Visions of Freedom : Havana, Washington, Pretoria, and the Struggle for Southern Africa, 1976–1991. Chapel Hill, NC : University of North Carolina Press, 2013.