Au Cameroun anglophone, dix ans d’une guerre larvée

Le mouvement social lancé dans les régions anglophones en octobre 2016 a débouché sur un conflit armé dans lequel les groupes séparatistes et les autorités ont multiplié les violences contre les civils. Le conflit s’enlise et reste largement invisibilisé auprès de l’opinion camerounaise et internationale.

Plusieurs scènes liées à la guerre dans le Noso (de gauche à droite) : manifestation des avocats en 2016  ; impact de balle à la gendarmerie de Mamfe (décembre 2017)  ; journée ville morte à Buea (2018).
© Emmanuel Jules Ntap / Moki Edwin Kindzeka / VOA / DrAgach.

Chaque mois d’octobre depuis dix ans, les populations du Nord-Ouest et du Sud-Ouest, les deux régions anglophones du Cameroun, assistent à la même flambée de violence. « Ce mois est toujours sensible, les séparatistes le considèrent comme leur jour d’indépendance et multiplient les opérations, tout comme les forces de sécurité », explique Charlie (prénom d’emprunt), un trentenaire anglophone originaire du Nord-Ouest contacté par Afrique XXI.

Après une décennie, le bilan de la « crise anglophone », l’expression consacrée au Cameroun et à l’international pour parler de cette guerre civile, reste difficile à établir tant le conflit semble tombé dans l’oubli. Si elle est régulièrement évoquée dans les médias camerounais, la société civile comme les journalistes indépendants s’emparent avec difficulté du sujet, alors que le terrain reste quadrillé par les forces armées.

En 2023, l’ONG International Crisis Group estimait le nombre de morts à « plus de 6 000 »1. Ce chiffre a pu évoluer depuis. L’Agence des Nations unies pour les réfugiés (UNHCR) dénombre de son côté 493 000 déplacées internes dans les régions anglophones2, sans préciser le nombre d’exilées dans les autres régions et de réfugiées à l’étranger.

En réalité, le bilan actualisé du conflit pourrait être plus élevé tant les violences n’ont pas ralenti depuis le début des revendications, en 2016. Si les autorités communiquent peu sur les opérations militaires, différents groupes rebelles anglophones revendiquent, presque chaque semaine, des actions violentes contre l’armée ou les civils.

Dans l’une des dernières vidéos du genre, publiée le 25 septembre3 sur un réseau social, des hommes en armes revendiquent d’avoir tué trois « occupants », en présentant des uniformes et des fusils de l’armée camerounaise qu’ils auraient récupérés sur leurs victimes. Quelques heures plus tard, les photos des corps des trois soldats camerounais tués circulent en ligne. Dans leur vidéo, les rebelles terminent leur allocution en jurant de ne « jamais se rendre » et que « l’Ambazonie sera libre ».

La répression comme seule réponse

Tout commence le 6 octobre 2016, lorsque les syndicats d’avocats et de professeurs se mettent en grève pour protester contre la nomination de juges francophones et l’érosion de la « common law4 » dans les tribunaux anglophones. « Notre approche était pacifique, nous voulions que les autorités répondent à ces préoccupations par le dialogue », se souvient l’avocat Felix Agbor Balla, l’un des leaders du mouvement.

Les deux régions anglophones du Nord-Ouest et du Sud-Ouest ont été doublement colonisées, par l’Allemagne à la fin du XIXe siècle, puis par le Royaume-Uni à partir de 1918, tandis que le reste du pays passait sous administration française. Depuis la réunification des territoires par référendum au moment des indépendances, en 1961, les régions anglophones n’ont cessé de perdre de leur autonomie.

En 1972, le fédéralisme est officiellement aboli pour créer un État unitaire. Dix ans plus tard, l’accession de Paul Biya à la présidence de la République n’allège en rien la pression sur le Nord-Ouest et le Sud-Ouest (« Noso ») : le système bâti par le chef de l’État, toujours au pouvoir en 2026, s’est basé sur la répression des voix dissidentes.

Les premières manifestations dans les régions anglophones sont violemment réprimées par les forces de l’ordre. Felix Agbor Balla et d’autres activistes sont arrêtés au début de l’année 2017. Selon l’avocat, cette « censure d’un leadership pacifique » a « ouvert un terreau fertile aux voix les plus radicales ».

Indépendance et gouvernement intérimaire

À sa sortie de détention sept mois plus tard, à la fin de l’été 2017, la situation a déjà largement dégénéré. Plusieurs groupes armés anglophones se sont formés et préparent des attaques contre la police et l’armée camerounaise. Leur revendication n’est plus portée sur le fédéralisme ou l’autonomie, mais sur la sécession et la création de « l’Ambazonie », dont l’indépendance est déclarée le 1er octobre 2017.

Déjà confrontée à une insurrection jihadiste dans le nord du pays, l’armée camerounaise remobilise ses forces dans le Noso et la guerre entre dans une nouvelle phase. « Le gouvernement de Biya a l’habitude de répondre durement à ce qu’il considère comme des menaces sécuritaires » souligne Michael Shurkin, chercheur états-unien associé au Royal United Services Institute britannique et travaillant sur l’Afrique.

Les initiatives visant à la désescalade, comme la création des centres Désarmement, Démobilisation et Réintégration (DDR) fin 2018, ou encore l’ouverture d’un « grand dialogue national » en septembre 2019, ont rencontré peu de succès. Les autorités privilégient la solution militaire et le recours à des unités spéciales comme le Bataillon d’intervention rapide (BIR), toujours déployé dans le Noso en 2026.

De leur côté, les leaders séparatistes n’ont cessé de se diviser au cours des dix années de conflit. Notamment depuis l’arrestation et l’incarcération en 2019 de Sisiku Julius Ayuk Tabe, un vétéran de l’activisme séparatiste à l’origine de la déclaration unilatérale d’indépendance du 1er octobre 2017 et de la création d’un « gouvernement intérimaire ambazonien », qu’il présidait.

« Villes mortes » et menaces de représailles

Depuis, plusieurs autres personnalités politiques et structures rivales, souvent dirigées par des dissidents anglophones installés en Europe ou aux États-Unis, ont tenté de reprendre la main sur le mouvement armé, sans réel succès.

Mal équipés et peu formés, les groupes armés « ambazoniens » n’ont cessé de se dissoudre et de se reformer. En 2026, plusieurs dizaines de ces cellules sont encore actives, particulièrement dans les campagnes. Les rebelles lancent régulièrement des raids sur les axes routiers ou dans les grandes villes, dont Buea et Bamenda, les chefs-lieux du Sud-Ouest et du Nord-Ouest. La dernière incursion, le 16 septembre5, a fait trois victimes et quatre blessés à Bamenda. La cible de l’attaque : un débit de boisson.

Dix ans après le début du conflit, les séparatistes continuent d’imposer la stratégie des « ghost towns » (« villes mortes »). Pour montrer leur solidarité à la cause séparatiste, chaque lundi, depuis 2017, les habitants sont appelés à rester chez eux, les taxis à ne pas travailler et les boutiques et les bâtiments publics à fermer leurs portes.

Et si les groupes armés n’ont pas les moyens de faire immédiatement respecter cette loi dans tout le Noso, les rebelles font constamment planer la menace de représailles pour les civils qui braveraient l’interdit. « L’intensité des ghost towns peut différer en fonction des villes », souligne Charlie, dont les proches sont répartis dans plusieurs départements du Noso. « Pour les familles, ce n’est pas juste un jour de perdu, c’est aussi de l’argent en moins, une scolarité interrompue, des difficultés à se déplacer et la peur d’être pris entre deux feux », poursuit-il.

Les forces de l’ordre accusées d’exaction

Les séparatistes se réservent aussi le droit de décréter des ghost towns pour des événements spéciaux, comme la rentrée des classes ou le mois d’octobre (mois de l’indépendance), dans le but de perturber le plus possible l’activité normale, notamment en milieu scolaire. En septembre, des enseignants ont été enlevés et un proviseur blessé par des tirs, dans deux incidents distincts6.

Tout au long de la guerre, l’armée camerounaise a aussi été accusée par plusieurs ONG, dont Human Rights Watch7, de violences et de tueries ciblant directement les civils. Le plus célèbre, le massacre de 23 civils à Ngarbuh en février 2020, dont des femmes et des enfants, a débouché sur la condamnation de trois soldats à de la prison, sans que cela n’empêche de nouvelles accusations d’émerger jusqu’en 20268.

« Sans pouvoir le prouver, il est probable que la longévité des rebelles soit aussi une conséquence des méthodes musclées des autorités », souligne Michael Shurkin. Contactés pour répondre à ces accusations, ni le gouvernement ni le ministère de la Défense du Cameroun n’ont répondu aux sollicitations d’Afrique XXI.

Paranoïaques, les parties prenantes à cette guerre insurrectionnelle s’en prennent aux civils, accusés par l’armée de collaborer avec les « terroristes ambazoniens », ou bien par les séparatistes d’être des traîtres (« blacklegs ») informant les militaires. Pour beaucoup, l’exode s’est imposé comme la seule solution pour échapper aux violences, que ce soit vers les grandes villes du Noso, mieux tenues par l’armée, ou même vers les métropoles francophones, notamment Yaoundé et Douala.

Le fédéralisme, seule option ?

« En partant, on obtient une sécurité physique, mais on doit faire face à d’autres défis », explique Charlie, qui s’est installé à Yaoundé quelques mois après le début de la guerre. En plus des difficultés économiques, de l’adaptation linguistique et de la séparation avec sa famille, qu’il ne visite que rarement, Charlie souligne que « certains anglophones rapportent être traités avec suspicion [dans les villes francophones, NDLR] à cause du conflit, tandis que d’autres font face à des discriminations, avec les autorités par exemple ». Les régions frontalières du Noso comme le Littoral et l’Ouest sont aussi régulièrement le théâtre d’incursions séparatistes. La dernière en date, menée le 23 septembre9 dans la région de Douala, a coûté la vie à trois soldats camerounais.

Dix ans après le début du conflit, et alors que ses conséquences se font de plus en plus sentir au-delà des régions anglophones, les autorités ne semblent toujours pas engagées dans une véritable stratégie de sortie de crise. « Il faut que toutes les parties rendent des comptes pour les abus commis », estime Felix Agbor Balla, tout en soulignant que la solution passera aussi par un dialogue sur « toutes les options constitutionnelles et politiques, y compris le fédéralisme ». Et alors que les élections locales et nationales enregistrent des taux de participation particulièrement faibles10, car systématiquement perturbées par les opérations villes mortes, et tandis que le débat sur le fédéralisme et les sujets à l’origine de la contestation de 2016 n’ont jamais vraiment été rouverts depuis le début de la guerre, « la démocratie réelle pourrait pourtant résoudre plusieurs problèmes », estime Michael Shurkin.

Des solutions pour l’instant impossibles à mettre en place, tant Paul Biya a fait de l’autoritarisme et de l’État unitaire le ciment de son régime. Ainsi, les anglophones tournent comme le reste du pays leur regard et leurs potentiels espoirs vers les cercles de pouvoir gravitant autour du chef de l’État, âgé de 93 ans. Sans savoir si son successeur sera plus clément, ou s’il fera preuve de la même sévérité.

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1International Crisis Group, A Second Look at Cameroon’s Anglophone Special Status, 31 mars 2023, en PDF ici.

2Les chiffres mis à jour sont disponibles sur le site de l’Agence des Nations unies pour les réfugiés.

3La vidéo est disponible ici.

4Le Cameroun possède un système juridique hybride où la « common law », hérité de la colonisation britannique, cohabite avec le droit civil issu de la colonisation française et les droits coutumiers. Lire Ndongo, Jean-Jacques, « Le bijuridisme camerounais face à l’harmonisation et à la traduction des lois », thèse, 2013.

9« 3 militaires tués lors d’une attaque à Matouké-Kotto », Actu Cameroun, 23 septembre 2026.

11International Crisis Group, A Second Look at Cameroon’s Anglophone Special Status, 31 mars 2023, en PDF ici.

12Les chiffres mis à jour sont disponibles sur le site de l’Agence des Nations unies pour les réfugiés.

14Le Cameroun possède un système juridique hybride où la « common law », hérité de la colonisation britannique, cohabite avec le droit civil issu de la colonisation française et les droits coutumiers. Lire Ndongo, Jean-Jacques, « Le bijuridisme camerounais face à l’harmonisation et à la traduction des lois », thèse, 2013.

19« 3 militaires tués lors d’une attaque à Matouké-Kotto », Actu Cameroun, 23 septembre 2026.