
La chaleur est écrasante, le paysage est aride et le sol est craquelé. La végétation, brûlée par le soleil, semble morte depuis des années. Assise sur un promontoire qui surplombe Obock, dans le nord de Djibouti, Kyrad* fixe l’horizon. À 15 ans, cela fait cinq semaines qu’elle marche depuis le Tigray, dans le nord de l’Éthiopie. Elle vient de traverser le désert au pied des monts Mabla : « Plus de la moitié d’entre nous sont morts sur cette route et ont été abandonnés sur place, sans même pouvoir être enterrés dignement », raconte-t-elle. Dans vingt-quatre heures elle risquera sa vie dans le détroit de Bab el-Mandeb. Destination : le Yémen, puis l’Arabie saoudite.
À ses côtés, son frère Mohammed a déjà tenté quatre fois de rejoindre le royaume. Arrêté, battu et expulsé, il s’apprête pourtant à repartir. Comme eux, entre janvier et juin, plus de 57 000 exilés ont rejoint Djibouti depuis l’Éthiopie et plus de 51 000 ont poursuivi vers le Yémen, selon les données communiquées par l’Organisation internationale pour les migrations (OIM) à Afrique XXI1.

Derrière Kyrad se trouve un village afar au milieu des montagnes. Là, une centaine d’exilées éthiopiennes sont rassemblées sous une tente de fortune autour de trois hommes. C’est la dernière étape avant la traversée : ils y règlent leur passage. « Mon travail n’est pas normal, je sais, je participe à un trafic d’êtres humains, témoigne Omar*, l’un des hommes qui organisent les départs. Je prends de l’argent à des gens qui n’en ont pas. » Dans cette région où les opportunités économiques sont quasi inexistantes, ce trafic fait vivre des familles entières. « Ce travail permet de nourrir toute ma famille. Pas seulement ma femme et mes enfants, mais aussi mes frères et sœurs, et leurs enfants », ajoute-t-il.
Dans ce groupe, tous viennent du Tigray. Teddy* a 26 ans, il a fui la mobilisation forcée qui s’intensifie depuis mai 2026, alors que les combats ont repris dans le nord de l’Éthiopie depuis le 23 septembre. « Je ne voulais pas mourir dans ce conflit. Le gouvernement nous obligeait à participer à la guerre. » Début juin, le Front de libération du peuple du Tigray a menacé les réfractaires de sanctions pouvant aller jusqu’à la peine capitale. « Est-ce que j’ai vraiment le choix ? Je préfère mourir sur cette route en essayant de sauver ma vie et celle de ma famille que mourir dans une guerre que je n’ai pas choisie », explique-t-il.
La reprise des combats ravive les craintes de nouvelles violations des droits humains2 et pousse les populations à fuir3. « Les bombardements des autorités fédérales touchent également des populations nomades », raconte Kyrad. Au Tigray, ajoute-t-elle, « c’est la mort, la faim et l’incertitude ». Entre le 10 septembre et le 6 octobre, l’OIM a recensé plus de 20 000 arrivées en provenance d’Éthiopie à Djibouti4, un flux qui pourrait encore augmenter.
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Un groupe d’exilées originaire du Tigray, de l’Amhara et de l’Oromia marche sous une chaleur écrasante entre Tadjoura et Obock (juin 2026).© Clara Nusaybi -
Deux Ethiopiens arrivent à Obock. Ils n’ont pour seuls biens que les vêtements qu’ils portent (juin 2026).© Clara Nusaybi
Pour d’autres, le dérèglement climatique a tout emporté. Dans un pays où le revenu mensuel moyen avoisine 80 euros, selon les données de la Banque mondiale, sécheresses, pluies destructrices et perte du bétail fragilisent les familles qui vivent de la terre5. Pour l’OIM, « le lien entre migration et changement climatique est clair ». Originaire d’Harake, en Oromia, région frontalière du Tigray, Abdi Icha marche depuis trois mois. « Le manque de pluie et les changements climatiques ont rendu la vie de plus en plus difficile. Nous avons perdu une partie de notre bétail et n’avons plus de quoi vivre. » À ses côtés, Youssouf* a vu ses cultures affronter tantôt la sécheresse, tantôt les inondations. « Nos terres ne rendent plus », dit-il. Il a emprunté 50 000 birrs (environ 260 euros) pour financer son départ. « Je n’ai pas le choix. Je dois trouver du travail et de l’argent pour subvenir aux besoins de ma famille. »
En 2025, les femmes représentaient 27 % des exilées recensées à Djibouti. Certaines fuient les mariages forcés ou les mutilations génitales, au risque de subir, sur la route, violences sexuelles, traite et exploitation.

À Obock, dernière étape avant la traversée, beaucoup interrompent leur voyage, et y restent bloqués des semaines, parfois des mois, faute de moyens. Ils cherchent des emplois journaliers pour financer la suite du périple. Déchargement de marchandises en provenance du Yémen, travaux ménagers dans les foyers obockois : la ville devient une zone de transit où se côtoient habitants, exilés et passeurs.
Du Tigray jusqu’au Yémen, les dilal, des facilitateurs, mettent les voyageurs en relation avec une succession d’intermédiaires chargés d’organiser chaque étape du trajet. « Pour venir jusqu’ici [Obock], j’ai payé 500 dollars (445 euros) à un dilal », raconte Kyrad. Abdi Icha a quant à lui versé 70 000 birrs à un dilal qui lui a promis un trajet sans difficulté. Il a pourtant connu la faim, la soif, les problèmes de santé et les mauvais traitements.
L’eau et la nourriture se vendent au prix fort. « Une bouteille d’eau qui coûte normalement 100 birrs (0,55 euro) est vendue jusqu’à 250 birrs, et n’est parfois même pas potable ! Même la nourriture qu’on achète est parfois périmée ! », déplore Teddy.
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Au port d’Obock, des boutres yéménites accostent quotidiennement, assurant depuis des siècles les échanges commerciaux entre les deux rives du golf d’Aden. Ces liaisons maritimes, empruntées par les commerçants et les voyageurs, servent aussi aux circuits de contrebande (juin 2026).© Clara Nusaybi -
À marée basse, les barques de pêche s’échouent sur les bancs de sable du port d’Obock. Si la plupart sont destinées à la pêche, certaines peuvent être détournées par les réseaux de contrebande et de trafic d’êtres humains vers le Yémen (juin 2026).© Clara Nusaybi
En 2025, plus de 200 000 exilées éthiopiennes sont entrées à Djibouti depuis l’Éthiopie. Selon l’OIM, 85 % déclaraient vouloir rejoindre l’Arabie saoudite. Les réseaux de passeurs leur vendent la même promesse d’un royaume en pleine transformation, une terre d’opportunités en quête de main-d’œuvre, entre Vision 2030, méga-chantiers et Coupe du monde de football qu’il organisera en 2034. Le pays compterait plus de 13 millions de travailleurs migrants, dont environ 750 000 Éthiopiens6.
« Un homme dans mon village nous a dit qu’il y a beaucoup de travail en Arabie saoudite. Il nous a parlé des chantiers de la Coupe du monde 2034. Il nous a garanti qu’on trouverait du travail sans problème », raconte Ahmedin Osmen Ibrahim.
Cette promesse, pourtant, s’arrête net à la frontière saoudienne. À côté de lui, Ahmed*, 19 ans, porte sur ses bras d’épaisses cicatrices boursouflées. Trois mois plus tôt, les autorités saoudiennes l’ont arrêté, battu, puis expulsé. « Je ne pourrai jamais oublier la torture que j’ai subie là-bas. Mes amis qui étaient avec moi sont morts à cause des tortures saoudiennes. » Porté par la promesse des réseaux de passeurs, il a déboursé plus de 500 euros pour rejoindre l’Arabie saoudite : « Mon rêve était de partir de l’Éthiopie, de trouver du travail, de gagner ma vie. »
Pour d’autres, utilisés comme « mules » pour transporter de la drogue en échange d’un passage facilité, le risque va jusqu’à la peine de mort. Depuis janvier, au moins dix-sept Éthiopiens ont été exécutés, dont cinq le 27 juillet après leur condamnation pour trafic de haschich, à l’issue de procès expéditifs, sans avocat ni interprète, selon Human Rights Watch7. Les femmes se retrouvent souvent exploitées par des familles saoudiennes, comme des milliers d’autres Africaines.

Chaque soir, à marée haute, deux à trois bateaux surchargés quittent la côte pour le Yémen, avec plus de 150 exilées par embarcation. La plupart ne savent pas nager. Youssouf* a tenté la traversée mais son embarcation a chaviré. « Nous étions environ 200. Une centaine sont morts. » Au premier trimestre 2026, l’OIM a recensé 94 morts ou disparitions sur cette route, dont 61 à Djibouti8.
Abdo Dini Abdoulkader, 19 ans, guide les exilés à moto jusqu’aux plages de Godoria, au nord d’Obock, d’où s’effectuent les départs. « Les autorités djiboutiennes ne nous empêchent pas d’exercer notre activité », affirme-t-il. Aux barrages de police, il dit verser de l’argent aux agents.
Le trafic génère des sommes colossales, raconte Nour*, un garde-côte djiboutien : « Cela peut aller jusqu’à 500 dollars par personne. Un bateau, c’est 75 000 dollars. En dix jours, t’es millionnaire ! » Il décrit le cas d’un commerçant d’Obock qui utiliserait ses bateaux de pêche pour transporter des exilées et verserait de l’argent aux autorités. Nour admet avoir lui-même accepté 400 dollars d’un capitaine intercepté pour qu’il le laisse repartir. Il reçoit parfois des consignes directes : « Le soir, il [le commerçant d’Obock] m’appelle et me dit : “Nour, j’ai deux bateaux qui sortent, laisse-les.” Alors je les laisse passer. »

Sur les plages de Godoria, les traces des départs sont visibles : vêtements, scandales, bouteilles d’eau, carcasses de bateaux incendiées. Officiellement, Djibouti lutte contre les filières clandestines : rafles, interpellations brutales9, embarcations brûlées, coopération revendiquée avec l’OIM... Le pouvoir multiplie les images d’une lutte active, relayées par les médias d’État, dans un pays où la presse indépendante est interdite et l’information étroitement contrôlée.
Derrière cette mise en scène sécuritaire, les réseaux continuent pourtant de fonctionner, et les bateaux à partir. Dans la nuit du 8 au 9 octobre, l’un d’eux a fait naufrage près d’Obock, avec 305 personnes à bord, faisant au moins 139 morts, dont 15 enfants, et 84 disparus10.
*Les prénoms ont été changés.
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1Voir également la fiche de l’Organisation internationale des migrations, « Djibouti, Displacement Tracking Matrix ».
2« Ethiopia : Tigray residents at renewed risk of human rights violations as violence returns to the region », Amnesty International, 3 août 2026.
3Dans un courriel adressé à Afrique XXI, l’OIM fait part d’une hausse du nombre de « migrants » arrivant du Tigray et déclarant se déplacer en raison du conflit.
4« À Djibouti, les routes de l’exil se croisent dans les deux sens », ONU info, 6 octobre 2026.
5En Éthiopie, une grande partie des ménages ruraux dépend de l’agriculture. Selon la Banque mondiale, en 2025, l’agriculture emploie environ 60 % de la population active.
6« They Fired on Us Like Rain », HRW, 21 août 2023.
7« Arabie saoudite : Nouvelles exécutions de migrants éthiopiens », HRW, 29 juillet 2026.
8« East, Horn and Southern Africa – Migration Along the Eastern Route – Report 63 (January – March 2026) », OIM, 12 août 2026.
9Plusieurs jeunes femmes, dont des mineures, ont raconté à une ONG, durant ce reportage, avoir dû « payer de leur corps » pour être libérées et échapper à un renvoi en Éthiopie. Des hommes ont expliqué avoir été battus, puis soumis au travail forcé sur des chantiers au sein des casernes de police en échange de leur liberté. Ces témoins et l’organisation n’ont pas souhaité être nommément cités.
10« Naufrage au large de Djibouti : le bilan s’alourdit à 139 morts, 84 disparus », ONU Info, 10 octobre 2026.
11Voir également la fiche de l’Organisation internationale des migrations, « Djibouti, Displacement Tracking Matrix ».
12« Ethiopia : Tigray residents at renewed risk of human rights violations as violence returns to the region », Amnesty International, 3 août 2026.
13Dans un courriel adressé à Afrique XXI, l’OIM fait part d’une hausse du nombre de « migrants » arrivant du Tigray et déclarant se déplacer en raison du conflit.
14« À Djibouti, les routes de l’exil se croisent dans les deux sens », ONU info, 6 octobre 2026.
15En Éthiopie, une grande partie des ménages ruraux dépend de l’agriculture. Selon la Banque mondiale, en 2025, l’agriculture emploie environ 60 % de la population active.
16« They Fired on Us Like Rain », HRW, 21 août 2023.
17« Arabie saoudite : Nouvelles exécutions de migrants éthiopiens », HRW, 29 juillet 2026.
18« East, Horn and Southern Africa – Migration Along the Eastern Route – Report 63 (January – March 2026) », OIM, 12 août 2026.
19Plusieurs jeunes femmes, dont des mineures, ont raconté à une ONG, durant ce reportage, avoir dû « payer de leur corps » pour être libérées et échapper à un renvoi en Éthiopie. Des hommes ont expliqué avoir été battus, puis soumis au travail forcé sur des chantiers au sein des casernes de police en échange de leur liberté. Ces témoins et l’organisation n’ont pas souhaité être nommément cités.
20« Naufrage au large de Djibouti : le bilan s’alourdit à 139 morts, 84 disparus », ONU Info, 10 octobre 2026.



